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Broyer les hommes

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Le propre du travail, c’est d’être forcé.

Alain

« Le travail, c’est la santé »

C’est ce que disent parfois les honnêtes gens. C’est là qu’un bref rappel étymologique s’impose, comme un voyage au cœur même de ce mot aux facettes multiples, parfois sournois quand il n’est pas meurtrier.

Travail

Le mot travail vient du latin tripalium qui était un instrument de torture composé de trois pieux, utilisé pour punir les esclaves.

Comprenez : ceux qui travaillaient. C’est dire si depuis la nuit des temps, le travail est associé à la douleur et à la souffrance. Rappelons ici qu’en ancien français, le mot « travail » était synonyme de « souffrance ». Plus qu’un champ d’hétéronomie, le travail est là pour broyer les hommes, « c’est sa fonction », comme l’a si justement dit Maximilien Friche, auteur de L’impasse du salut (2018), dans lequel on assiste, impuissant, à la chute de Renaud Manne, ce DRH broyé par le monde du travail.

Vous n’êtes pas convaincu ?

Au motif peut-être que vous aimez votre travail, qu’il vous apporte beaucoup, à commencer par des revenus vous permettant de payer votre loyer, votre voiture, votre smartphone, un bouquet de fleurs pour la fête des Mères (créée par le Maréchal Pétain — je dis ça, je dis rien), vos sushis à emporter ou encore votre abonnement Netflix. Ça tombe très bien, car dans le monde selon Owen, il ne s’agit pas de convaincre qui que ce soit, puisque convaincre est souvent une forme d’assujettissement. Tiens, comme le travail, on y revient, comme dans un mantra qui tourne en boucle. Owen exprime humblement son point de vue, il vous l’offre, à vous d’en faire ce que vous voulez.

En votre âme et conscience

Owen s’est très vite intéressé à quelques significations actuelles du mot « travail ». Cette réflexion lui permit de dresser des constats édifiants, « inopposables aux tiers de bonne foi », selon la formule juridique consacrée. Par exemple, demandez à une femme qui est en « salle de travail » pendant des heures, percluse de douleurs viscérales à chaque contraction, quelle est son appréhension du mot « travail ». Owen se souvient d’une jeune maman tout à fait respectable, dont la probité ne pouvait en aucun cas être altérée, qui lui avait dit « le travail a duré huit heures, j’ai cru que j’allais mourir ».

Bon d’accord, ceci ne concerne pas tout le monde, et en particulier pas vous, messieurs. Ce n’est donc pas une illustration de portée universelle. En revanche, si je vous parle de l’expression « ça me travaille », qu’est-ce que vous en dîtes ? Spontanément, vous voyez des licornes et des fleurs multicolores partout, ou vous êtes plutôt inquiet, préoccupé, voire carrément angoissé ? Je vous laisse envisager votre propre réponse, en votre âme et conscience.

TRAvail

Les besoins des autres

Dans le Monde selon Owen, il ne fait nul doute que travailler n’est jamais un objectif en soi, puisqu’il est subordonné à une finalité extérieure : la satisfaction des besoins. En effet, nous travaillons tous pour satisfaire des besoins, en l’occurrence ceux des autres. Le médecin soigne, l’avocat défend son client, le menuisier fabrique des meubles, le vendeur renseigne, le cinéaste divertit, le cuisinier nourrit, le professeur enseigne, l’agent d’entretien nettoie, etc.

Fatal engrenage

Nous sommes obligés de travailler pour répondre à ces besoins, car le réel et la nature ne le permettent pas spontanément. La nature nous permet certes de respirer, de marcher sur le sable chaud avant d’aller nous baigner dans la mer infinie, de nous émerveiller devant un arc-en-ciel, d’écouter le chant du rossignol, mais elle ne nous offrira jamais une pizza quatre fromages qui tombe du ciel, le dernier iPhone in-dis-pen-sable, l’Albatros de Baudelaire, un Matin d’hiver de Pouchkine ou Le Lac de Lamartine.

Ah ! J’oubliais. Comment faire pour parader avec une paire de Sneaker Speed de Balenciaga, sans le travail… des autres ?

La liste des gagnants

Le travail fait tout le temps souffrir, partout dans le monde. Ceux qui occupent un emploi rêvent de vacances, de RTT, de promotion, d’augmentation de salaire, de pouvoir être reconnus et considérés, nourrissant ainsi des poches de frustration prêtes à exploser à tout moment. Quant à ceux qui n’ont pas de travail, ils rêvent précisément d’en trouver un. Dans tous les cas, le « travail » est au centre de bien des maux de l’existence.

Voilà qui fait la fortune de certains laboratoires pharmaceutiques offrant des antidépresseurs aux vertus magiques. Ces molécules qui rendent les gens dociles, voire anesthésiés, face au tripalium professionnel qui est le leur.

Cela remplit également les caisses des organismes de formation qui se targuent d’être experts en gestion du stress au travail, rebaptisé pour l’occasion « intelligence émotionnelle ». Bien plus chic.

La liste des gagnants est bien trop longue pour être exhaustive : des centres de remise en forme aux ateliers de sophrologie, en passant par les avocats spécialisés en droit du travail qui vous délesteront de quelques centaines (milliers) d’euros pour plaider votre licenciement abusif, prolongement tristement banal de plusieurs années muettes de harcèlement.

Les mots (maux) du travail

Figurez-vous qu’il y a même des mots partout sur la planète pour exprimer la violence du travail, et la volonté de le fuir, autant que faire se peut. Au japon, le karōshi, reconnu juridiquement, rend compte de la mort subite par épuisement au travail : arrêt cardiaque, AVC, suicide pour cause de surmenage. Toujours au pays du soleil levant, on parle couramment de inemuri (littéralement : « sommeiller sur place ») pour parler des centaines de milliers de personnes qui s’endorment partout, victimes d’un surmenage généralisé : dans le métro, dans un restaurant, assis sur un banc dans un abribus, etc.

le travail pour broyer les hommes
inemuri

Les Allemands parlent plus pudiquement de Betriebsblindheit pour caractériser le fait qu’un individu est tellement absorbé par son travail qu’il ne voit plus rien d’autre autour de lui : adieu la famille, les enfants, les amis, les loisirs, etc. Les Anglais emploient un verbe to moonlight (littéralement « clairedeluner »), pour désigner le fait d’avoir un deuxième travail la nuit, souvent illégalement. Non pas par plaisir, mais parce que nécessité fait loi. Travailler jour et nuit laisse peu de temps pour « vivre », mot presque optionnel dans l’existence de millions de personnes. Les Mexicains, quant à eux, fuient autant que faire se peut le travail le lundi, car ils souhaitent récupérer de leur fatigue de la semaine. Un terme institutionnalise cette réalité : hacer San Lunes (littéralement « faire le Saint-Lundi »).

Et vous ? Quel mot pourriez-vous inventer ?

Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen