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Croyance et certitude

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Certaines croyances même fausses peuvent être utiles à certaines personnes à un moment donné. Même une pendule arrêtée donne l’heure exacte deux fois par jour.

Richard Bandler

L’arbre de la providence

Vieux comme la Terre

Il était une fois, en des temps reculés, un pays aride quelque part près de la Mongolie. Une plaine immense, à perte de vue, s’étalait juste là sous un soleil de printemps. Les herbes étaient quasiment désertes comme si un virus terrorisait les quelques habitants épars des rares bâtisses qui avaient survécu aux guerres de territoire et aux caprices du climat. Sur cette étendue verte se trouvait un arbre millénaire qui trônait majestueusement. Personne ne savait depuis quand il était là, à veiller sur la plaine et sur ses habitants.

Les anciens du village le plus proche aimaient à dire qu’il était vieux comme la Terre, tant il était imposant et ridé à la fois. C’est ainsi que, sans savoir pourquoi, de génération en génération, cet arbre se vit doté de pouvoirs bienfaiteurs. Des femmes stériles s’en remettaient à lui pour connaître la fertilité, des hommes trompés ou éconduits venaient le voir pour retrouver l’amour de leur bien-aimée, des fermiers accouraient pour le supplier de faire tomber la pluie nécessaire aux récoltes : tout le monde allait chercher auprès de lui des réponses et des solutions, surtout la nuit, lorsque les loups hurlaient à la lune. On l’appelait l’arbre de la providence.

Croyance et certitude

De mort et de vie

Cet arbre avait de gros fruits rouges magnifiques qui se déployaient uniquement le long des deux grandes branches latérales accessibles à quiconque pouvait tendre le bras. Les enfants mourraient d’envie de goûter ces fruits qui paraissaient si appétissants dans cette plaine dépourvue de toute gourmandise. Les adultes s’empressaient de leur apprendre l’étrange réalité qu’ils avaient héritée eux-mêmes de leurs ancêtres : la moitié de ces fruits était empoisonnée, même s’ils avaient tous la même apparence. Un poison foudroyant.

L’histoire racontait qu’une des deux branches à hauteur d’homme portait la mort et l’autre portait la vie. D’un côté, les fruits étaient délicieux et pouvaient nourrir, de l’autre ils étaient mortels instantanément. C’est ainsi que depuis la nuit des temps, tout le monde allait se recueillir le dos nu à l’écorce, pour profiter des pouvoirs magiques de cet arbre, mais personne ne se risquait à en croquer les fruits, puisqu’il était impossible de savoir laquelle des deux branches était assassine. Cette information avait été engloutie dans les archives d’un passé sans témoin.

Arbre de la providence

Le choix

La météorologie accentua ses caprices, dans une sorte de dérèglement climatique inexpliqué lui aussi : vint un été beaucoup trop sec, puis un hiver glacial. Le vent qui soufflait sur la plaine emporta même quelques toits des bergeries, tandis que celui des maisons fut parfois sévèrement endommagé par le poids de la neige et de la grêle. Les givres du printemps, quant à eux, brûlèrent les bourgeons, et la famine s’installa rapidement sur la plaine et sur le pays tout entier. Mystérieusement, seul l’arbre demeura imperturbable aux aléas hostiles de la nature : malgré les froidures, il conserva tous ses fruits, aussi nombreux que les étoiles dans le ciel.

Seuls cinq habitants de la plaine qui avaient survécu allèrent voir l’arbre de la providence comme on va consulter un sorcier ou un marabout capable de produire des miracles. Ils interrogèrent son feuillage, à l’affut du moindre signe de réponse, pour savoir quelle était la branche portant la vie, et celle qui regorgeait de fruits empoisonnés. L’arbre resta muet. Le ventre des habitants de la plaine criait famine. Ils avaient donc le choix entre mourir de faim ou prendre le risque de tomber, foudroyés par un fruit mortel.

Mettre fin aux palabres

Alors que trois hommes affamés utilisaient leurs dernières forces pour nourrir des discussions confuses, un quatrième homme dont la vie du fils tenait du miracle s’avança d’un pas ferme et décidé. Il alla sans mot dire sous la branche de gauche, celle qui était orientée vers l’ouest, il s’arrêta et regarda le ciel droit dans les nuages, dans l’espoir d’y voir un rayon de soleil, messager céleste. Il était tellement affaibli qu’il ne voyait pas grand-chose, la luminosité l’aveuglait. Alors il ferma les yeux et se mit à imaginer un rayon de soleil qui perçait entre deux nuages blancs et cotonneux. Ensuite, il rouvrit délicatement ses yeux, puis il prit un fruit à pleine main et le croqua sans l’ombre d’une hésitation.

Enfin le goût du sucre

Constatant qu’il était toujours bien vivant, il le donna immédiatement à son fils qui se mourrait assis contre l’arbre. C’est alors que les trois autres hommes arrêtèrent de se perdre en vaines paroles pour se jeter à leur tour sur les fruits de cette même branche et en dévorer plusieurs à la suite. Quelques forces se firent sentir immédiatement, comme si une énergie vitale leur avait été perfusée. Les habitants repartirent avec des dizaines de fruits stockés dans leurs vêtements, transformés en sac de fortune. Ils avaient le sourire aux lèvres et un goût sucré dans la bouche.

L’exécution

Les villageois qui avaient survécu à la famine savaient désormais où se trouvaient les fruits empoisonnés. La branche de droite, orientée vers l’est, était la branche meurtrière. Ils décidèrent alors qu’il fallait la faire disparaitre à tout jamais, car après eux, qui sait si quelqu’un d’autre n’aurait pas la tentation d’aller goûter ces fruits ? En outre, c’était bien à cause de cette branche qu’ils avaient failli mourir eux aussi, hésitant à manger les fruits de l’arbre durant de longs mois de famine. D’un commun accord, ils décidèrent alors d’aller couper cette branche malfaisante, pourvoyeuse de fruits empoisonnés, au ras du tronc.

Le lendemain matin aux aurores, ils se rendirent sur place pour procéder à l’exécution de la branche qu’ils jugeaient aussi inutile que dangereuse. Quelques heures plus tard, leur mission était accomplie, la branche chargée de ses fruits rouges gisait sur le sol. Tandis qu’ils s’en retournaient chez eux, ils entendirent des bruits d’animaux. Ils virent alors des chiens affamés qui étaient en train de dévorer à pleines dents les fruits de la branche laissée à terre. Ils se posèrent et les regardèrent attentivement. En les observant repartir gambader dans la prairie, ils réalisèrent que les fruits étaient, contre toute attente, comestibles.

Plus rien à offrir

Quelques jours plus tard, les chiens étaient toujours bien portants. Alors que la faim se faisait à nouveau sentir, les habitants de la plaine retournèrent faire le plein de fruits rouges délicieux.
Lorsqu’ils arrivèrent à proximité de l’arbre, ils n’en crurent pas leurs yeux. La branche de gauche, toujours sur l’arbre, avait séché. Ses fruits étaient tombés et pourrissaient au sol. L’arbre qui avait été amputé de sa moitié n’avait plus rien à offrir, si ce n’est un feuillage racorni qui ne brillait même plus au soleil. Son écorce avait noirci et même les oiseaux l’avaient déserté. Il était mort. Ils avaient assassiné l’arbre de la providence qui avait donné de l’espoir à des milliers de personnes depuis des siècles et qui les avait nourris, les empêchant de mourir de faim.

croyances

Épilogue

L’arbre avait besoin de ses deux branches pour rester en vie, tout comme un Homme a besoin de ses deux jambes pour marcher, de ses croyances et de ses certitudes pour rester humain en toute circonstance.

Et vous ?
Connaissez-vous vos deux branches ?

Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen   
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Éditeur et Directeur chez Nombre7 Editions, c'est un parcours multiple qui m'amène aujourd'hui à intervenir dans cet environnement littéraire qui m’a accompagné toute ma vie. Je suis à présent acteur de ce secteur avec un projet destiné à faire émerger de nouveaux auteurs et définir une "nouvelle frontière" pour l'édition.