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Les gens me disent : « C’est bien, toi au moins tu n’as pas vendu ton cul pour gagner en notoriété. »
Ils n’ont pas compris que j’ai fait bien pire, et, qu’en écrivant, j’ai vendu mon âme.
Lucas Clavel – L’ambidextrie des sentiments (2019)

Il fait bleu

Owen regarde par la fenêtre de son bureau. Ses pensées s’engouffrent dans le bleu azur du ciel comme d’autres s’enfoncent dans une rame de métro. Sans réfléchir, porté par l’énergie du mouvement.

depuis le bureau d'Owen

Aujourd’hui, il fait bleu dans sa tête. Un moment monochrome à savourer sans modération. Porté, emporté et transporté par la voie céleste qui l’absorbe tout entier, Owen regarde alors les merveilleux nuages. Des nuances de blanc s’offrent à lui, sans pudeur et sans retenue.

De jolies boules de coton flottent dans le ciel en formant des images aussi improbables que savoureuses. Un dragon s’acoquine avec un papillon, tandis qu’un lapin semble partir en voyage une grosse valise à la main. Quelques rayons de soleil, venus de nulle part, éclairent cette représentation céleste, comme un régisseur lumières pourrait le faire pour une pièce de théâtre.

Suspendu à des parenthèses de temps immobile, Owen se laisse agir, comme on se laisse respirer. Pour vivre et pour exister.

Un instant magique

L’espace d’un instant, Owen se laisse distraire par un rire d’enfant qu’il aperçoit de sa fenêtre. Le gamin s’amuse gentiment dans le jardin en contrebas.

Un petit lézard se juche indolemment sur la pelouse, aussi verte que le ciel est bleu, prête à accueillir les nuages et à amortir leur chute. Des fois que le lapin laisse tomber sa valise, dans un geste maladroit.

Très précautionneux, pour ne pas l’effrayer, le garçonnet tente de lui apprendre quelques tours, même si ses techniques de dressage laissent à désirer. L’enfant réussit malgré tout à faire passer le saurien à tête orange à travers un labyrinthe constitué de rouleaux d’essuie-tout et autres jouets de fortune.

Une véritable complicité éclabousse cette scène de jeu, d’une fraîcheur à pierre fendre. L’animal squameux n’a pas peur. Il réalise avec fierté plusieurs tours sans tenter la moindre évasion.

Le dragon s’éloigne dans le ciel. Le lapin continue son voyage et le papillon s’est envolé vers ailleurs. Owen se délecte de cet instant magique. Il se sent vivant.

Il fait vert

Tout à coup, un bruit très délicat détourne Owen de sa contemplation matinale. Un oiseau vert foncé s’est posé dans l’encadrement de l’autre fenêtre de son bureau. Il déploie ses ailes avec panache, comme lors d’un bal de fin d’année sur un campus américain. Dans son plus bel apparat. Il exhibe alors des plumes vertes bleutées à pointe jaune.

En observant son bec rouge, Owen reconnaît une perruche Alexandre. Elle ressemble en tous points à celles qu’il avait tant admirées à Katmandou, dans le Garden of Dreams. Impossible d’oublier, c’est qu’il écrivit son premier roman. Il se souvient comment ces oiseaux, véritables ornements de la nature, adoraient picorer les palmiers dattiers du jardin luxuriant.

C’est la première fois qu’il revoit une perruche Alexandre depuis son voyage dans l’Himalaya, en août 2018. La demoiselle ailée, toute de vert vêtue, lui sifflote une mélodie agréable. Cherche-t-elle à le distraire ? Lui transmet-elle un message, codé dans son langage d’oiseau ?

Owen s’abandonne quelques instants au chant délicat de ce noble animal, ramené par Alexandre Le Grand des contrées orientales. Il ferme les yeux. Il fait vert dans son esprit coloré.

Voler vers d’autres horizons

Owen se laisse bercer par la partition mélodieuse qui lui est si généreusement offerte.

Écrire Les mots d'Owen au garden of dreams

Lorsque l’oiseau a fini de délivrer son message, l’amoureux du Népal est pris d’une irrésistible envie de s’approcher de cette créature magnifique. Il souhaite saluer son visiteur de bon augure, le remercier, et pourquoi pas nouer un lien de complicité comme le gamin avec son reptile miniature. Owen n’a aucune prétention en ornithologie. Pour autant, il s’est toujours intéressé à ces animaux des airs qui symbolisent pour lui la liberté. Celle de pouvoir voler vers d’autres horizons. À volonté.

Il avait étudié au collège que les oiseaux représentent la fière descendance des dinosaures. Cela l’avait beaucoup impressionné. Aussi variés et spectaculaires que leurs aïeuls, ils expriment à la fois plus d’intelligence que les poissons, plus d’amabilité que les reptiles, et moins de cruauté que certains mammifères. Infiniment plus de délicatesse et d’élégance que les êtres humains. Le pire des mammifères, selon Owen.

Il fait blanc

Le spécimen qui se dandine sur le rebord de la fenêtre, telle une danseuse aguerrie du Moulin Rouge, semble peu confiant envers les humains.

Dès qu’Owen s’en approche, en prenant mille précautions, l’oiseau s’envole dans un fracas de plumes qui inonde la fenêtre de couleurs chatoyantes. La perruche retourne probablement se gausser des familles endimanchées qui longent le canal de l’Ourcq, toutes clonées les unes sur les autres.

Par curiosité, elles offrent chichement un regard distrait à quelques cygnes majestueux. Elles saluent des touristes sur une péniche, pour se donner une contenance. Elles s’arrêtent quelques instants pour contempler le paysage qu’elles ne regardent même pas, engluées dans leur vie parisienne.

Dissimulées derrière leur masque anti-Covid, ultime témoin d’une humanité perdue. Owen fait promptement quelques pas pour regarder le vol majestueux de son visiteur inattendu. La perruche Alexandre offre un dernier show d’une beauté à couper le souffle. Une flèche verte fend au loin le bleu du ciel, avant de disparaitre, à la faveur de l’écume des nuages. Il fait blanc.

Comme leur nom l’indique

Owen retourne alors à son bureau. Il prend son cahier Moleskine, dépositaire fidèle de sa plume en toute circonstance. Portés par une autre forme d’intelligence, celle de la non-pensée, ses doigts se mettent à écrire, comme des automates mus par une programmation tricolore : bleu, vert, blanc.

Écrire un livre

Les mots s’allongent docilement sur les feuilles lignées du cahier. Des phrases se forment et s’enlacent au fur et à mesure que le lézard joue comme un enfant tandis que la perruche s’ébroue pour damer le pion au reptile rampant.

Le dragon continue à cracher du feu pour tenir sa légende et le lapin reste perché dans les nuages pour ne plus jamais être aveuglé par les phares d’une voiture. Quelques ratures viennent donner de la vie à ce manuscrit que personne ne lira jamais. Une virgule mal placée ou un adverbe surnuméraire : ce ne sont pas les occasions qui manquent pour rester en mouvement sur du papier qui perd sa virginité sans mot dire.

Tout ce qui vit est en mouvement. Ça aussi, Owen l’avait appris à l’école. À une époque où il rêvait encore d’écrire des livres, comme d’autres enfants s’imaginent devenir pilote d’avion ou policier. Aujourd’hui, il sait que les rêves, c’est fait pour être rêvé. Comme leur nom l’indique.

Et vous ? Quels sont vos rêves ?

Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen   
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Éditeur et Directeur chez Nombre7 Editions, c'est un parcours multiple qui m'amène aujourd'hui à intervenir dans cet environnement littéraire qui m’a accompagné toute ma vie. Je suis à présent acteur de ce secteur avec un projet destiné à faire émerger de nouveaux auteurs et définir une "nouvelle frontière" pour l'édition.