Home Le Monde selon Owen Faites des mères !

Faites des mères !

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Maman – Un mot qui peut changer une vie. Un mot qui peut cajoler,
qui peut aimer, qui peut éduquer et protéger un enfant.
À l’inverse, c’est aussi un mot qui peut faire mal,
et qui peut briller par son absence (…).

Gilles Voirin — Les mots d’Owen (p. 138)

Une opportunité commerciale à ne pas manquer

Dimanche dernier, c’était la Fête des Mères, comme chaque année à la même époque, ou presque. En effet, la règle, en France, est que l’on fête les mamans le dernier dimanche du mois de mai. Mais, puisque cette année les mères sont entrées directement en conflit avec le weekend de Pentecôte, le marketing des fleuristes en a décidé autrement. Il faut avoir le sens des priorités apparemment. Après tout, peu importe, puisque la loi du 24 mai 1950, sur fond de politique nataliste et sous l’égide du Maréchal Pétain, indique :

« La République française rend officiellement hommage chaque année aux mères françaises au cours d’une journée consacrée à la célébration de la Fête des Mères ».

Rapidement, la Fête des Mères est vue comme une opportunité commerciale à ne surtout pas manquer.

Une carte pré-remplie ne signifie rien

Anna Jarvis a vivement critiqué la tournure mercantile prise par la Fête des mères : « une carte pré-remplie ne signifie rien, expliquait-elle. Sinon que vous être trop fainéant pour écrire un mot à la femme qui vous a mis au monde. Quant aux bonbons… vous offrez la boîte à votre mère, puis vous en mangez la moitié. Un bien beau geste. ».

Et la suite, on la connaît malheureusement, Anna Jarvis fut stoppée nette dans sa lutte pour éradiquer la Fête des Mères. Elle fut envoyée dans un sanatorium dont les factures furent payées par les fleuristes, afin qu’elle y reste.

54,15 euros

Rappelons ici qu’en France, selon un sondage Toluna/LSA, le budget moyen alloué à la Fête des Mères en 2015 était de 54,15 euros. Voilà la valeur moyenne d’une maman française en 2015 : un peu plus de 54 euros.

Est-ce que c’est beaucoup ? Est-ce que c’est peu ?

Tout dépend du point de vue. Pour les mères qui ne sont qu’une réalité biologique, dépourvues de tout sentiment maternel, c’est évidemment beaucoup trop. Pour d’autres, c’est dérisoire, voire humiliant. En tout cas, ce n’est jamais à la hauteur de la situation.

L’amour maternel

Owen ne sait pas ce qu’est une « mère », même si comme beaucoup de gamins il a été forcé à l’école primaire de fabriquer des colliers de nouilles, aussi moches que ridicules. D’ailleurs, qui peut se targuer d’avoir une définition autre que biologique de la « mère » ?

Quel est le point commun entre Véronique Courjault, coupable d’un triple infanticide (les « bébés congelés »), Fabienne Kabou qui a noyé en 2013 sa fillette Adélaïde, âgée de 15 mois, à Berck-sur-Mer, Michelle Martin, compagne de Marc Dutroux (pédophile et tueur en série belge) avec qui elle eut trois enfants ou encore Monique Olivier, mère de deux enfants, compagne et surtout complice de Michel Fourniret, qui a violé et tué des jeunes filles à plusieurs reprises ?

fête des mères

Inutile de chercher le piège, il n’y en a pas. Le point commun, c’est qu’il s’agit dans tous les cas de « mamans ». La Fête des mères leur rend donc hommage chaque année un peu partout dans le monde. C’est un fait dont il faut prendre acte, pas une opinion.

Hommage à Lubin

Je vous passe le couplet sur les mères abandonniques et les mères maltraitantes, n’hésitant pas l’ombre d’une seconde à martyriser leur enfant ou à le laisser se faire massacrer par leur conjoint.

Je préfère rendre hommage ici au petit Lubin Duchemin, décédé à l’âge de 7 mois seulement, le 5 décembre 1994 sous les coups de sa mère, Magali, ingénieure au Commissariat à l’énergie atomique, et de son père Jérôme, violoniste talentueux. Pour l’option « parents de milieu défavorisé », on repassera.

fête des mères

Joyeuse Fête des mères, Magali !

En finir avec le mythe de la famille

Vous pensiez que la maltraitance infantile était quelque chose de très exceptionnel ? Gardez vos illusions, si elles vous aident à vivre mieux. Owen sait quant à lui qu’il n’y a rien de plus violent que la famille, comme en témoigne l’explosion des appels au 119 (Enfance en danger) durant les derniers mois.
Des mères se sont aperçues qu’il leur était physiquement insupportable de passer plusieurs journées d’affilée avec leurs propres enfants dans un même espace confiné. Des coups, des punitions, des tentatives de défenestration : vive l’amour maternel ! Bonne Fête mesdames, profitez bien de votre bouquet de fleurs en attendant les chrysanthèmes auxquelles vous aurez droit un jour ou l’autre.

Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a des mots pour dire les choses, des mots comme inceste ou infanticide. De même, vous savez, j’imagine qu’avant l’âge de 6 ans, les violences sexuelles sont infligées par un membre de la famille dans 70 % des cas en France en 2018 (1).

C’est la Fête !

Par-delà cette sordide réalité, que fête-t-on quand on s’adonne à la Fête des Mères ? Owen en déduit qu’on ne fête pas de gaité de cœur les Véronique Courjault et autres Michelle Martin. En tout cas, c’est une hypothèse qu’il se plait à supposer comme vraie. Par ailleurs, Owen, toujours aussi curieux, est allé fouiner dans un dictionnaire pour trouver la définition du mot « fête » : « réjouissances publiques destinées à commémorer périodiquement un fait mémorable, un événement ou un héros — Exemple : Fête nationale du 14-juillet ». Waouh, ça, c’est du lourd !

Si Owen comprend bien, cela voudrait dire qu’être une mère est un « fait mémorable » au même titre que la Révolution française, ou que la fête du Travail. Et dire qu’Owen pensait naïvement qu’il s’agissait d’un acte d’amour fait dans la plus stricte intimité.

En même temps, aujourd’hui, on fête tout et n’importe quoi, de la Fête mondiale (rien que ça) du chocolat le 1er octobre, à la Fête des voisins qu’on ne peut pas blairer, jusqu’à la Fête mondiale (c’est un minimum) du jeu, qui est traditionnellement organisée fin mai.

Une tristesse abyssale

Owen pense qu’avant de « produire » des enfants pour faire tourner la machine du renouvellement de la population et assurer, ipso-facto, quelques espoirs de retraite dans les cinquante années à venir, il serait plus urgent de « faire des mères ». Cela peut faire sourire, mais lorsque l’on relit les annales judiciaires ou que l’on prête simplement attention au gamin de l’appartement du dessus qui hurle pendant des heures, ou encore au petit bout de chou qui prend l’ascenseur tout seul à même pas cinq ans, avant d’être livré en pâture dans la rue… c’est d’une tristesse abyssale.

Voilà pourquoi Owen avait envie de pousser ce coup de gueule aujourd’hui : « Faites des mères ! », avant de faire des enfants.

Et vous ? Que pensez-vous de la Fête des Mères ?

Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen   
  1. https://www.lci.fr/social/violences-sexuelles-sur-mineurs-en-france-des-chiffres-tres-sous-estimes-2103628.html