Home Le Monde selon Owen Grosse fatigue

Grosse fatigue

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On se fatigue de voir la bêtise triompher sans combat.
Albert Camus – L’État de siège (1948)

De vraies urgences

Owen est fatigué de lire encore et toujours les mêmes atrocités, comme si l’homme était incapable, à l’inverse d’autres espèces animales, d’évoluer. Ce matin encore, il apprend par hasard qu’un homme de 38 ans a jeté son fils de 6 ans du 5e étage (par la fenêtre), avant de descendre dans la rue pour continuer à le rouer de coups. L’enfant qui a survécu est dans un état critique.

Mobile ? Cet homme voulait simplement se défouler, car il avait commencé à frapper sa femme, mais, manque de chance pour lui, elle s’était enfuie. Donc, il ne lui restait plus que le gamin sous la main pour passer ses nerfs.

Bienvenue dans la vraie vie, à tous ceux qui se battent pour qu’un sapin ne soit pas érigé sur la place de l’Hôtel de Ville à Noël… Il y a peut-être d’autres urgences. De vraies urgences.

Plus dure sera la chute

Owen est fatigué de voir encore et toujours les mêmes livres insipides trôner dans les vitrines des libraires. Des livres écrits au kilomètre, sans âme et sans étoffe. « On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments » se plaisait à rappeler Henri Jeanson.

Rentrée littéraire 2020

En ces temps troubles, gouvernés par la dictature sanitaire, le spectre d’une crise économique sans fin et des services de réanimation qui se remplissent lentement mais sûrement, qui peut encore croire à ces fadaises ?

Owen est fatigué de se demander quand les lecteurs comprendront que tout le monde n’est pas Né sous une bonne étoile et qu’à fuir le réel, plus dure sera la chute. Fatigué aussi de constater que la loi du marché a remplacé celle du talent littéraire. Prenez une histoire niaise à souhait, avec quelques rebondissements archi-prévisibles, une écriture plate comme un trottoir de rue, des personnages très (donc trop) caricaturaux, quelques invraisemblances, et vous obtiendrez le futur best-seller.

Dernière chose, surtout n’oubliez pas : une couverture surchargée avec beaucoup de couleurs et un titre à rallonge.

Cadeau de la maison

bac Covid

Owen est fatigué d’assister, impuissant, à toutes ces mascarades qui ont pignon sur rue.

Un exemple parmi tant d’autres : le bac 2020, désormais appelé le bac Covid, a été donné. Emballé, c’est pesé : cadeau de la maison. Que le baccalauréat soit remis en offrande aux lycéens en guise de remerciements pour avoir supporté l’institution des années durant, cela n’est pas nouveau. Tout le monde le sait. Ce qui est indécent, en revanche, c’est que le Ministère se félicite de ces excellents résultats. Quand des centaines de candidats ont des moyennes générales supérieures à 20/20, on pourrait peut-être jouer profil bas, non ?

Sans parler de ces étudiants, qui en troisième année de licence, ne savent toujours pas lire sans l’aide d’une règle pour suivre les lignes et font des fautes d’orthographe comme ils respirent. Au risque d’enfoncer une porte ouverte, il ne fait nul doute pour Owen que l’ancien certificat d’études avait bien plus de valeur que l’actuel baccalauréat.

Inutile de discuter

Owen est également fatigué par toutes ces dictatures symboliques produites par la publicité et plus généralement par la société de consommation.

Il faut avoir un corps parfait, des dents bien blanches, des vêtements tendance, fréquenter les bons endroits au bon moment et surtout pouvoir s’aligner parfaitement sur les idées attendues. Historiquement, il a fallu être catholique pratiquant, puis être communiste ou gaulliste. Aujourd’hui, il faut être écologiste et européen avant tout. C’est comme ça, inutile de discuter.

Pas évident de suivre les courants à la mode. Avant on mangeait pour se nourrir ou pour se faire plaisir pour les plus chanceux.

fatigue

Maintenant, on mange pour avoir des Oméga3, pour prévenir le cholestérol et pour protéger la planète sur fond d’empreinte carbone. Les alicaments sont nés, tout comme les adulescents, frappés de plein fouet par un monde cruel qu’ils cherchent à fuir à tout prix.

Le prix d’une console vidéo ou d’un home cinéma avec un abonnement Netflix peut suffire la plupart du temps.

Fatigué

Le bitume pour horizon

Owen est fatigué par toutes les injustices produites par le monde politique.

Impossible de dénombrer les promesses de campagne non tenues, ainsi que les engagements prononcés publiquement restés sans suite. Trop fastidieux aussi de faire un listing de ces « affaires » qui cumulent emplois fictifs, évasion fiscale et abus de biens publics parmi nos chers élus.

La mère Michu peut recevoir la visite des huissiers avec la saisie de tous ses meubles, avant d’être expulsée, parce qu’elle n’aura pas pu payer son loyer durant plusieurs mois. Monsieur Cahuzac, ancien Ministre du Budget, peut dormir en paix, après avoir été mis en examen pour blanchiment d’argent provenant de fraude fiscale. Il n’aura finalement qu’un bracelet électronique qu’il portera dans sa magnifique villa de Corse, pouvant siroter chaque soir un délicieux cocktail avec ses proches, en regardant le soleil se coucher.

La mère Michu sera jetée à la rue comme une criminelle, n’ayant que le bitume pour horizon, les nombreux soirs où les foyers d’hébergement d’urgence seront saturés. Un cas parmi tant d’autres. N’est-ce pas messieurs Fillon et Balkany, pour ne citer que les vedettes médiatiques ?

Ce que nous avions de plus précieux

Enfin, Owen est fatigué de devoir porter un masque lorsqu’il se trouve seul dans une rue déserte en pleine nuit, pour se vider la tête et se nettoyer les yeux et les oreilles.

En effet, Owen ne supporte plus de prendre un risque énorme. Celui d’écouter les informations. Entendre encore et toujours des atrocités sur les animaux. Des chevaux mutilés à répétition au vol de chiens en bandes organisées… Non, mais franchement, jusqu’où ira la barbarie de l’homme ? Les tueurs en série seraient-ils blasés ou passés de mode ?

Comment font les honnêtes gens pour continuer à vivre dans cette société qui produit de l’horreur, érigée en spectacle visuel lors de la grande messe du 20 heures ?

Owen savait que notre civilisation n’avait plus rien à offrir. Mais pire encore, il réalise aujourd’hui qu’elle nous enlève peu à peu ce que nous avions de plus précieux : notre humanité.

Et vous ? Vous arrive-t-il d’avoir une grosse fatigue ?

Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen   

Parce qu’Owen a bien plombé l’ambiance
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Éditeur et Directeur chez Nombre7 Editions, c'est un parcours multiple qui m'amène aujourd'hui à intervenir dans cet environnement littéraire qui m’a accompagné toute ma vie. Je suis à présent acteur de ce secteur avec un projet destiné à faire émerger de nouveaux auteurs et définir une "nouvelle frontière" pour l'édition.