Home Le Monde selon Owen J’économise, donc je suis

J’économise, donc je suis

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La conversation est un art difficile. Il faut savoir être économe.
Gilles Archambault — Parlons de moi (1999)

La tyrannie de l’économie

À force d’observer ses contemporains, Owen s’est aperçu que l’économie ainsi que son corolaire – le principe de rendement – sont partout. Ils régissent la vie de tout individu qui, telle la pierre qui roule parce qu’elle a été lancée, se croit libre dans sa trajectoire.

Un rapide voyage étymologique en dit plus qu’un long discours : oikos + nomos, « administration de la maison ».
De la manière de gérer (administrer) sa maison, l’économie a gagné la nation et le monde entier, avant de se recroqueviller mesquinement sur chaque individu. C’est à croire que le collectif n’a plus d’existence autonome, absorbé par notre révolution individualiste. Tout est désormais soumis à la tyrannie de l’économie : on parle aussi bien d’économie monétaire que d’économie du sport, de la santé ou encore d’économie psychique pour rationaliser tel ou tel comportement individuel.

La loi s’économise

Owen

Bien entendu, ce sont dans les domaines qui font la Une des journaux télévisés que l’économie est probablement la plus palpable, voire incontournable.

Qu’il s’agisse d’un énième Plan retraites pour faire des économies et sauver le système, de la suppression de certaines niches fiscales pour faire des économies et redonner quelques couleurs au budget de l’État ou qu’il s’agisse du contrôle renforcé du dispositif du chômage partiel pour faire des économies en évitant les abus, l’économie reste toujours l’alpha et l’oméga de l’organisation économique et sociale.

Si l’on égrenait la liste des mesures mises en œuvre, la liste serait interminable, mais il faut également faire des économies dans l’Éducation nationale, en recourant le plus possible à des enseignants contractuels et en supprimant en grande partie le baccalauréat institué par Napoléon (traduisez : « passage en contrôle continu »), faire des économies également dans la santé publique en limitant au maximum le séjour moyen d’une hospitalisation et en déremboursant chaque jour ou presque des médicaments qui ont été utiles à bien des générations.

Faire des économies, encore et toujours, dans les Transports, en fermant purement et simplement les petites gares peu fréquentées et non rentables. Quand le principe de rendement fait la loi, la loi s’économise.

Tenir encore quelques mois

Vous pensiez que l’économie n’était qu’une affaire de parlementaires qui votent des lois, de ministres qui se réunissent pour partager une bouteille d’eau minérale toutes les semaines, ou encore d’organisations internationales qui se congratulent régulièrement autour de somptueux petits fours arrosés de bulles ? Owen dresse un constat différent.

économie

Chaque ménage ou presque est soumis un impératif économique primaire : faire en sorte que les dépenses ne soient pas supérieures aux rentrées d’argent par exemple. Équilibrer son budget, même si parfois cela relève d’une cruelle utopie. Vous connaissez la formule magique qui permet de continuer à payer son loyer, ses crédits, manger autre chose que des pommes de terre et des pâtes, payer son abonnement Netflix, acheter des croquettes pour son toutou et de la litière pour son matou ?
Non ? Pour des millions de Français, cette formule c’est : il faut faire des économies. Parfois, ce sont les vacances qui sont en option. Les sorties au restaurant sont sélectionnées avec beaucoup d’attention, non pas en fonction des mets alléchants qui sont à la carte, mais eu égard au prix de la formule la moins chère. Et puis cette paire de lunettes avec la branche cassée, rafistolée avec un bout de scotch marron, elle pourra bien encore tenir quelques mois.

Une fin en soi

C’est ainsi que l’on se surprend à économiser tout et n’importe quoi, sans même s’en apercevoir. Une sorte de réflexe de survie à la fois financière et sociale. Owen parlait l’autre jour avec son jeune ami Gaspard qui lui expliquait qu’il économisait ses heures de RTT pour pouvoir profiter de plusieurs jours d’affilée. Soit, c’est un choix rationnel. Et puis, il faisait aussi très attention à ce qu’il mangeait, économisant ainsi son apport calorique en lipides et en glucides notamment. Okay, on ne rigole pas avec la nourriture, pourquoi pas ? La « santé triste » comme l’appelait Nietzsche a encore de beaux jours devant elle : ne pas profiter de la vie, mais mourir en bonne santé. Un point de vue qui peut se défendre, dans les deux sens du terme.

C’est alors que Gaspard a envoyé un SMS à son meilleur ami, indéchiffrable pour les non-initiés. Vous savez quand « g » veut dire « j’ai », que « r » signifie « rien », que « oK1 » se traduit par « aucun » et que « BAP » vous souhaite un « bon après-midi ». Owen a alors demandé à Gaspard ce qu’il faisait de tout ce temps économisé à ne taper que très peu de lettres (pour son meilleur ami, de surcroît). Eh oui, sur des centaines (des milliers) de SMS, ça en fait du temps de gagné ! Gaspard a répondu « bah, rien ».

j'économise

On touche le fond, l’économie devient une fin en soi, sans projet et sans ressorts idéologiques. Elle s’impose d’elle-même comme une fonction vitale, telle la respiration.

Lever la vacuité cognitive

Owen pensait avoir rapidement fait le tour de la question et pourtant. Pourtant, il ne peut pas faire l’économie (eh oui, encore elle !) de l’aspect psychologique ou psychanalytique, et plus si affinités avec les sciences humaines. Lors d’émissions grand public, comme Ça commence aujourd’hui, présentée par la délicieuse Faustine Bollaert (épouse de Maxime Chattam, pour les amateurs de bons thrillers), il est possible d’entendre tel ou tel psychiatre ou psychologue parler d’économie psychique.

Même dans les mécanismes du fonctionnement de nos émotions et de nos réactions, il est question d’économie ! Il s’agit simplement de comprendre qu’une énergie circule dans notre appareil psychique (mentalement) et qu’elle peut exercer une action pour franchir la barrière du refoulement (de manière à lever la vacuité cognitive, et conscientiser certaines choses). Elle produit des troubles (somatisations diverses, comme des troubles du sommeil, de l’anxiété, des troubles du comportement alimentaire, etc.) lorsqu’elle se trouve bloquée. Il s’agit donc de provoquer ou d’encourager une catharsis pour libérer cette énergie, afin que l’économie psychique revienne à une situation d’équilibre susceptible de faire diminuer les troubles associés.

Vous n’avez rien compris ? Rassurez-vous, c’est normal ! Faites donc l’économie (et bim !) de ce paragraphe.

Aucune exception à la règle

Tiens, puisqu’Owen est parti dans ses délires psycho machin-chose, sans aller jusque-là, il paraît que dans certaines familles, on économise les sentiments et les mots qui vont avec.

Dire « je t’aime » à son enfant par exemple, c’est incongru, parce qu’on ne parle pas de ces choses-là, il faut économiser certains mots. Ne pas aimer n’importe qui, bien choisir ses amis, ne surtout pas être trop proche de certaines personnes, ou encore ne pas sympathiser outre mesure avec la voisine qui est adorable. Un simple « bonjour » le matin suffira largement, avec un extra pour la « bonne année, bonne santé », courtoisie oblige. Ne pas s’énerver pour des peccadilles, ne pas nourrir de haine envers quiconque et surtout sauter à pieds joints dans le bain du pardon pour se libérer d’un poids. Pourquoi ?

Parce qu’il n’y a finalement aucune exception à la règle, tout s’économise, même les sentiments, quels qu’ils soient.

Et vous ? Vous économisez quoi ?

Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen   
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Éditeur et Directeur chez Nombre7 Editions, c'est un parcours multiple qui m'amène aujourd'hui à intervenir dans cet environnement littéraire qui m’a accompagné toute ma vie. Je suis à présent acteur de ce secteur avec un projet destiné à faire émerger de nouveaux auteurs et définir une "nouvelle frontière" pour l'édition.