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La dictature de l’espoir

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L’espoir est une vertu d’esclaves.

Emil Michel Cioran – Précis de décomposition (1977)

La frustration et la crainte

L’espoir est un poison violent, à libération prolongée. Il vous ronge de l’intérieur et se cache jusqu’au plus profond de vos cellules. Il vous colonise sans états d’âme pour faire de vous sa chose, son esclave et son hôte en même temps.

C’est ainsi qu’Owen perçoit l’espoir, envers et contre tout. Envers et contre tous. Espérer c’est se servir sur un plateau en or massif l’occasion d’être déçu, quand ce n’est pas la crainte de vivre dans la terreur de perdre l’objet tant espéré. J’espère obtenir quelque chose, je suis frustré tant que je ne l’ai pas. Une fois que je l’ai obtenu, je peux vivre dans la crainte de le perdre ou de ne pas en profiter comme je l’aurais souhaité.

La frustration et la crainte sont les deux mamelles de l’espoir.

Se rappeler à son bon souvenir

Les exemples sont encore une fois pléthoriques, et chacun d’entre nous a pu les vivre un jour ou l’autre. L’on se surprend à espérer « tomber en amour », comme disent les Québécois, et cet espoir se nourrit de lui-même, il enfle et se dilate à chaque respiration, à chaque battement cœur qui prend une résonnance toute particulière. D’une simple constante physiologique, l’on se laisse aller sur la pente glissante des émotions. Celle qui charrie avec elle des réactions physiologiques qui peuvent varier du léger rougissement timide jusqu’à une tachycardie prononcée, associée à une dyspnée, une boule dans la gorge, un nœud dans l’estomac, et pourquoi pas une oppression sur la cage thoracique.

Ce charmant espoir se gargarise de crises d’attaques de panique, afin que l’on se rappelle à son bon souvenir.

L’espoir en quelqu’un

Owen vous entend déjà dire que c’est magnifique d’être amoureux, de se marier, d’avoir des enfants et « ils vécurent très longtemps ». Alors, puisque c’est si attendrissant, quelqu’un pourrait-il nous expliquer pourquoi un mariage sur deux environ se conclut par un divorce, à la demande de madame dans les trois-quarts des cas[2] ?

Quelqu’un d’autre est-il suffisamment en jambe pour justifier le fait que plus de la moitié des tentatives de suicide sont directement liées à des histoires « d’amour » ? S’il reste encore des lecteurs, certains ont-ils suffisamment d’arguments pour nous éclairer sur les violences conjugales, tentatives de meurtre et autres féminicides perpétrés chaque année dans l’intimité d’un « si joli couple » ?

Point commun à toutes ces « choses de la vie » : notre cher ami l’espoir, en personne. Ou plus précisément l’espoir en quelqu’un.

Ne pas décevoir sa famille

L’espoir d’aimer et d’être aimé en premier lieu. Mais, ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres : il y a également celui de plaire, d’être reconnu et valorisé socialement. Cet espoir parfois délirant qui pousse certains individus à faire des études tellement éloignées de ce qu’ils aiment profondément.

Espoir déçus

« Tu aimes écrire des romans ? Bah, tu feras avocat comme ton père, tu écriras de jolies plaidoiries ! ». « Tu aimes la nature et les animaux ? Bah, tu feras médecin comme ta mère, tu n’auras qu’à t’installer à la campagne, on manque de toubibs en zone rurale ! ». Qui d’entre vous ne connait pas quelqu’un qui connait quelqu’un dont la vie professionnelle a été régie par cet impératif de filiation ?

Toujours le même point commun, ici comme ailleurs, l’espoir de plaire à ses parents, d’être reconnu, de ne pas décevoir sa famille.

La fortune des autres

Owen a souvent lu et entendu que « l’espoir fait vivre ». Ça doit sûrement être une blague de mauvais goût, ou une litanie que l’on répète de génération en génération pour colmater, vaille que vaille, les brèches du vivre-ensemble. Owen a rencontré beaucoup de personnes au sujet desquelles il pourrait affirmer sans sourciller : « l’espoir fait mourir ». De pauvres hères qui désiraient désespérément conquérir l’amour de leurs parents, d’autres qui nourrissaient le fol espoir de retrouver l’âme sœur qui les avait éconduits, d’autres encore qui attendaient une promotion professionnelle qui n’est jamais venue malgré leurs compétences moult fois prouvées et approuvées, victimes du « piston », ou du réseautage si vous préférez.

Owen a également connu des femmes en désir d’enfant qui espéraient tellement porter la vie qu’elles font maintenant la richesse des fabricants d’antidépresseurs.

Eh oui, l’espoir des uns fait la fortune des autres.

Les poupées russes de l’espoir

Owen pourrait se répandre à l’infini ou presque sur les ravages de l’espoir dans l’humaine condition, mais comme il n’espère rien, et certainement pas vous convaincre, mais simplement partager son point de vue, il va économiser ses forces. En effet, il paraît que c’est l’été, le temps de l’insouciance, des jupettes insolentes de tentations et des cartes postales que l’on achète, mais que l’on n’enverra jamais, parce que c’est tellement plus simple d’envoyer un texto. Certains d’entre vous peuvent même espérer passer de bonnes vacances, en mode sardine à l’huile sur une plage, remplissant consciencieusement le dernier test qui vous permettra de savoir une bonne fois pour toutes comment optimiser votre potentiel de séduction (inutile de nier, on vous a déjà vus).

À l’espoir de passer de bonnes vacances, se superpose celui de plaire. C’est les poupées russes de l’espoir qui commencent leur danse macabre.

L’espoir fait rajeunir

« Tous les espoirs sont permis », la bonne blague. Franchement, il y a des expressions qui devraient être sévèrement sanctionnées par loi, se dit Owen. C’est avec des proverbes à la con comme ça que l’on fait des générations d’individus intolérants à la frustration, de personnes qui pensent que tout est possible. Toujours. Tout le temps. Désolé, dans la vie, ça ne fonctionne pas du tout comme ça. Par exemple, certains espèrent ne pas vieillir, et pourquoi pas ne jamais mourir tant qu’on y est. Les compléments alimentaires riches en molécules magiques dament le pion aux crèmes « anti-âge ». Les plus fortunés, quant à eux, s’offrent les services d’un chirurgien qui leur fera perdre dix ans au minimum en quelques coups de bistouri.

L’espoir fait aussi rajeunir, vous ne le saviez pas ?

Et vous ? L’espoir, ça vous fait quoi ?

Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen   
  1. difficulté à respirer
  2. https://www.jurifiable.com/conseil-juridique/droit-de-la-famille/divorce-france-statistiques
VIAGilles Voirin - libelliste
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Éditeur et Directeur chez Nombre7 Editions, c'est un parcours multiple qui m'amène aujourd'hui à intervenir dans cet environnement littéraire qui m’a accompagné toute ma vie. Je suis à présent acteur de ce secteur avec un projet destiné à faire émerger de nouveaux auteurs et définir une "nouvelle frontière" pour l'édition.

2 COMMENTS

  1. L’espoir ; un nuage lumineux qui se profile dans le lointain et qui pourrait devenir grand. Un nuage rassurant qui m’accompagne mais je peux lâcher si le vent tourne.
    C’est l’attente aussi car en espagnol l’espoir et l’attente sont le même mot.

  2. Bonsoir Terrevive, merci pour votre contribution porteuse… d’espoir ! Ravi d’apprendre qu’en espagnol c’est le même mot pour « attente » et « espoir », c’est toujours intéressant de comparer les langues. Moi qui suis sinophone, je peux vous dire par exemple qu’en chinois, c’est le même mot pour dire « problème » et « question » (问题). Effectivement, à y bien réfléchir toute question soulève un problème à résoudre, aussi minime soit-il, et lorsqu’un problème se pose, cela soulève au minimum la question de sa résolution. Merci pour l’intérêt que vous portez à mon édito. Très cordialement. Gilles Voirin

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