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La jeunesse en question(s)

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On met longtemps à devenir jeune.
Pablo Picasso

Aujourd’hui, Owen a l’immense bonheur de s’entretenir avec son jeune ami poète Matéo, auteur du recueil Les Rêves Éclos (1). C’est ainsi que la jeunesse s’invite dans la conversation, comme une évidence quand la vie danse.

La jeunesse : l’impossible définition

Pour Owen, la jeunesse c’est avant tout un état d’esprit, une façon d’envisager la vie et de se projeter dans l’avenir. C’est aussi un temps délimité, marqué par une forme d’insouciance, synonyme de légèreté et d’espoir, et certainement pas de nonchalance. La jeunesse c’est cet intervalle de ton existence où tu te dis précisément que tu as la vie devant toi et que, quoi qu’il arrive, « c’est pas grave », ou alors pas longtemps.

Pour Matéo, la jeunesse, c’est parfois idéaliser le monde, parfois l’admonester. Être jeune, c’est tant une folie raisonnable qu’une raison folle. Être jeune, c’est rêver l’espoir et espérer le rêve. C’est aussi parfois se chercher, se perdre et se trouver, bien qu’être jeune soit une recherche par-dessus tout. Être jeune aujourd’hui, c’est avoir peur de demain, se souvenir d’hier et s’émerveiller d’aujourd’hui. C’est être assoiffé d’idéal, affamé de parfait. Être jeune, c’est un être à apprendre, mais surtout apprendre à être. Être jeune, c’est tenter de nager dans le fleuve de l’espoir sans se mouiller de problèmes, sans s’asphyxier de réalité, en un temps réduit.

La jeunesse aujourd’hui selon Matéo

Owen — Chateaubriand disait que « la vieillesse est un naufrage ». Pour toi, la jeunesse, c’est quoi ?

Matéo — Je crois que c’est un bateau qui s’en va en mer et dont le cap se dessine au fil du voyage. C’est un bateau sur lequel les marins ont en tête un objectif : ne pas faire naufrage, justement. Un bateau sur lequel les marins doivent brasser en fuite (2) main dans la main. Si le bateau tangue, il faut repenser son équilibre, fluctuat nec mergitur (3).

Owen — « Être jeune », est-ce un âge ou un état d’esprit ?

Matéo — Les deux ! On peut être jeune et vieux ou vieux et jeune !

Un jeune en pleine forme qui oublie à plein temps de « kiffer » la vie, de « zoner » avec ses potes, qui ne s’autorise pas certains interdits, c’est vieillir trop tôt. Un octogénaire rongé par l’arthrose, marchant avec une canne, qui continue de voir briller la vie, de s’émouvoir du monde, d’aimer, de rêver, c’est une personne profondément jeune. Elle est jeune, car ses sentiments le sont restés, elle n’a pas laissé la moindre lumière à la vieillesse envahissante. Jamais, elle n’a obombré sa folie de la vie.

Owen — Comment sauras-tu que tu n’es plus jeune ?

Matéo — Je pourrais me contenter de dire que l’on cesse d’être jeune quand les maladies nous dévorent, quand l’arthrose nous pétrifie, ou quand la mélancolie ne nous quitte plus. Mais comme je l’ai écrit précédemment : pour moi, la jeunesse ce n’est pas seulement ça.

Déjà, je le saurai quand la question « et après ? » m’aura définitivement abandonné. Je le saurai quand la réalité aura rattrapé mon imagination et la paresse, ma volonté. J’aurai perdu ma jeunesse quand l’amour de l’aventure aura été devancé par l’amour du confort, quand mon innocence aura coulé dans la connaissance. Je me lamenterai de ma jeunesse perdue quand la sagesse prégnante aura conquis mon extravagance, quand l’absurdité admirable sera écrasée par la raison trop correcte, trop stricte. Et enfin, je comprendrai la déperdition de ma jeunesse quand le monde merveilleux ne sera plus qu’ordinaire, quand les rêves apparaitront irréalisables, ou pire, inimaginables.

Owen — Quel message souhaites-tu exprimer aux « vieux cons » qui n’aiment pas les jeunes ? Et aux « jeunes cons » qui ne respectent pas les vieux ?

Matéo — J’aimerais remémorer aux « jeunes cons » d’où vient ce qui leur est offert de plus beau. Je souhaite exprimer aux « jeunes cons » panurgistes : écoutez vos profondes convictions en respectant la sagesse des plus anciens. Malheureusement, un jeune con deviendra sans doute un vieux con : l’unique différence entre ces deux individus est supposément leur temps restant à être con.

Et aux « vieux cons » qui pensent la jeunesse envahie de solécisme, dites-vous qu’elle tente de changer la syntaxe du monde qui leur est laissé. J’ai envie de dire aussi aux « vieux cons » turpides, agacés par les jeunes révoltés, que nous bâtissons notre lendemain. Enfin, aux « vieux cons » qui soulignent la nescience de la jeunesse : nous allumons simplement une flamme candide masquant la connerie.

La jeunesse auscultée par Owen

Matéo – Selon une enquête d’Ipsos, les jeunes d’aujourd’hui seraient intolérants et égoïstes, qu’en penses-tu ?

Owen — Comme la plupart des généralités, cette affirmation est absurde. En plus, pour côtoyer beaucoup de jeunes dans mes activités, je crois pouvoir dire que tous les jeunes sont différents, à l’image de la société. Il y a probablement des jeunes intolérants et égoïstes, c’est humain, mais ce ne sont que des cas particuliers. Je connais des jeunes très engagés pour la tolérance, la solidarité, prompts à se mobiliser pour défendre des intérêts qui ne les concernent pas directement et à s’indigner intelligemment. Nous sommes ici aux antipodes de l’égoïsme. Je ne suis donc pas d’accord, cette phrase est réductrice, caricaturale et stupide.

Matéo – Selon toi, quel est l’impact des réseaux sociaux sur la jeunesse ?

Owen — Très vaste question, tant la réponse gagne à être nuancée. On pourrait penser que cet impact est fun, récréatif et convivial. Les réseaux sociaux permettent en effet de communiquer, de partager des photos, des points de vue, de faire des rencontres intéressantes qui n’auraient probablement jamais faites dans la « vraie vie ». Je ne nie pas tous ces aspects attractifs. Toutefois, les réseaux sociaux isolent beaucoup, provoquent parfois des addictions au monde virtuel qui dament le pion à la vie réelle.

Jeunesse en question

Prenons l’exemple d’Instagram, les jeunes s’exhibent, ils sont obsédés par le fait de choper des likes et des followers et ils passent un temps fou à faire des storys que tout le monde aura oubliées 24 heures plus tard. Pour faire court, il s’agit d’une nouvelle forme d’exhibitionnisme, terrain fertile du narcissisme, puisque tout doit être montré : ses fringues, son cul, sa bouffe, ses lectures, son chien, son mec, sa copine, ses voyages, son vernis à ongles, son permis de conduire, son sujet de partiel, sa série préférée, etc. Le tout sublimé par des filtres érigeant la moindre photo « stylée » au rang d’œuvre d’art. Pour conclure, je pense que la jeunesse perd beaucoup de temps avec les réseaux sociaux, engluée dans un désir devenu besoin : celui de plaire à tout prix et d’être validé.

Matéo — Penses-tu que ma jeunesse vive mieux que celle de ton époque, ou l’inverse ?

Owen — Alors là, je suis bien embêté pour répondre. Je ne suis déjà pas tout à fait sûr d’avoir été jeune un jour, au sens où je l’entends, et par ailleurs, je ne suis pas dans la peau des jeunes d’aujourd’hui.

Tout au plus, je peux émettre des hypothèses basées sur l’observation de ce que je crois être représentatif. C’est ainsi que je dirai que la jeunesse actuelle vit moins bien que celle de mon époque. En effet, je pense que les jeunes voient leur avenir obéré par le chômage de masse, leur sexualité probablement contrainte par le VIH, et leur relationnel parfois altéré par le virtuel, qu’il s’agisse de cyber-harcèlement, de rencontres qui déchantent sur des sites ad hoc, et également d’une condamnation au bonheur forcé imposée par le diktat des réseaux sociaux. À ton âge, je n’ai rien connu de tout ça. Il me semble, tout bien considéré, que c’était plutôt une chance. Mais peut-être que je me fourvoie et que les soirées binge-drinking (4) et les sites de rencontres, comme Tinder, rendent la vie mille fois plus excitante.

Matéo – La jeunesse est-elle le plus bel âge de la vie ?

Owen – Pour moi, non. Quand j’étais supposé être jeune, je n’avais pas d’argent pour accéder à certains de mes désirs (voyager, acheter des montagnes de livres, etc.), des inquiétudes et des indécisions sur mon avenir, et je flottais dans un vide existentiel peu fréquentable. Ma situation n’est pas beaucoup plus enviable aujourd’hui, hormis l’aspect pécuniaire. Tout ça pour dire que selon moi, il n’y a pas un « âge » plus beau que les autres dans l’absolu : chacun d’entre eux a ses tourments et éventuellement ses réjouissances. C’est le package de la vie : à prendre ou à laisser.

Merci Matéo, pour ce partage en amitié et en jeunesse.

Et vous ? Qu’avez-vous fait (que ferez-vous) de vos vingt ans ?

Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen   
Matéo Martinet

F.M. Martinet 

Lycéen & auteur



Auteur du recueil de poésie Les Rêves éclos   
  1. https://librairie.nombre7.fr/poesie/1403-les-reves-eclos-9782381530420.html
  2. Orienter les voiles pour prendre la plus grande vitesse possible
  3. « Il est battu par les flots, mais ne sombre pas »
  4. Le binge-drinking, beuverie express ou hyper-alcoolisation rapide est un mode de consommation excessif de boissons alcoolisées sur une courte période de temps, par épisodes ponctuels ou répétés (wikipédia).