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Le premier

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J’aimerais qu’elle fasse le premier pas
On peut s’attendre longtemps comme ça
On peut rester des années à se contempler
Et vivre chacun de son côté […]

Claude-Michel Schönberg —Le premier pas (1974)

Rien ne va de soi pour le premier

Nous sommes le 1er juillet 2020, un mercredi précisément. 1er, c’est-à-dire « premier » matérialisé par le chiffre 1. Les mathématiques ont très vite compris que le chiffre 1 n’est pas un nombre premier, car il n’admet qu’un seul diviseur (en l’occurrence lui-même), alors que par définition un nombre premier admet deux diviseurs distincts entiers et positifs. Le chiffre 3, par exemple, admet deux diviseurs distincts : les chiffres « 3 » et « 1 ».

première

On note déjà à quel point ce chiffre 1 est égocentré, n’admettant rien, ni personne, et encore moins une étiquette, fût-elle celle du « nombre premier ».
Un, premier : on pourrait croire que cela va de soi. Eh bien non, dans la vie, rien ne va de soi, et surtout pour le premier.

La loi du genre humain

Owen, se remémorant avec nostalgie La Misère du Monde, ce café mythique dans lequel il allait refaire le monde avec Juliette, a entrepris de donner dans une investigation sociologique pour questionner ses contemporains sur « le premier » qui les a marqués. En bien, comme en mal. Une sorte de foire à la brocante des « premiers », avec leur lot d’émotions positives ou négatives.

Bien entendu, certaines réponses sont récurrentes et attendues, ainsi en va-t-il du premier baiser volé, ou encore du premier chagrin d’amour. C’est presque un passage obligé, une sorte de rite initiatique pour sauter à pieds joints dans la cour des grands, souffrir un bon coup et comprendre inconsciemment que « ah, c’est donc ça la vraie vie !

Barbara Cartland et Virginie Grimaldi m’auraient donc menti, depuis des décennies, chacune à leur manière ? ». Le chiffre 1 n’est pas un nombre premier, et l’amour offre en cadeau le premier gros chagrin. Bah, il va falloir vivre avec, puisque c’est la loi du genre humain, à la fois mathématique et sentimentale.

Jubilation existentielle

Owen a donc interrogé ses contemporains sur leurs « premiers », en ce premier juillet : une sorte alignement parfait des chiffres à défaut de celui des planètes. En ce qui concerne les premiers « positifs », on retrouve pêle-mêle « mon premier enfant », « le premier : je t’aime grave ! », « mon premier voyage », au même titre que « mon premier CD » ou encore « mon premier parfum trop stylé — One Million de Paco Rabanne ». Étonnant, non ?

Et puis, il y a également d’autres « premiers » qui interpellent davantage la sensibilité d’Owen, comme « le premier animal de compagnie », ainsi que « le premier recueil de poèmes » (Les Rêves Éclos1). Owen se plait à attribuer une récompense — un premier prix — pour la réponse qui l’a le plus interpellé.

Pour la catégorie « mon premier positif », La Palme d’Or (Owen ne renie pas ses origines — Côte d’Azur), ex-aequo, est attribuée à :

Palme d'or Première

«mon premier mensonge»

et

Palme d'or Première

« mon premier regard sur le monde comme un vaste jeu de plateau sans limites ».

Owen sent poindre l’absolu dans une jubilation existentielle à nulle autre pareille.

Loin des licornes

Les « premiers » négatifs ne sont pas en reste, loin de là. D’ailleurs, plusieurs personnes n’ont répondu qu’au premier négatif, comme si le positif n’avait pas vraiment existé, ou alors pas longtemps. Alors que le négatif est toujours présent, à vif, comme une plaie ouverte sur laquelle on mettrait du gros sel ou du whisky, comme dans les mauvais films américains.

Impossible d’être exhaustif tant le négatif délie les langues et pourrait remplir ces éditos durant des mois. En vrac, Owen a particulièrement état sensible aux réponses suivantes : « le premier amour non réciproque », « le premier regard en tant que maman », « le décès de mon premier animal de compagnie », « ma première hospitalisation », « mon premier ennui de santé grave », « mon premier accident de cheval », « mon premier rapport sexuel », « le premier manager pervers narcissique », « le premier amant de la mère de mes enfants », « le premier désarroi amoureux avec une déesse de beauté à cause de mon jeune âge », et ainsi de suite, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Pour la catégorie « mon premier négatif », la Palme d’Or, ex aequo, est attribuée à :

Palme d'or Première

« le premier Mascara ».

et

Palme d'or Première

« le premier contact avec ma famille naturelle » .

Bienvenue dans la vraie vie, loin des licornes qui dansent sous des arcs-en-ciel flamboyants, auréolées de résilience érigée en vertu cardinale.

Ne pas confondre fiction sirupeuse et réalité

Owen n’a pu s’empêcher de se prêter au « jeu », qui n’en est pas un. Il a donc scanné mentalement le chemin parcouru depuis la chambre 720 de la clinique Saint-Joseph où il est né, sans père et sans prénom, jusqu’à aujourd’hui, sur sa loggia parisienne avec vue sur le Sacré-Cœur.

Eh ben, en fait, vous savez quoi ? Ce n’est pas facile d’aller chercher derrière le cerveau des souvenirs remisés dans l’arrière-boutique des antiquités existentielles. Transition toute trouvée pour remercier chaleureusement ici toutes les personnes qui ont eu la gentillesse de répondre à mes questions, avec une spontanéité et une générosité qui pourraient presque vous faire acheter l’intégrale d’Aurélie Valognes, dans un moment d’euphorie.

Non, en fait non. Impossible, les réponses prouvent que tout le monde n’est pas « Né sous une bonne étoile » et que « La cerise sur le gâteau » reste le privilège de ceux qui peuvent s’acheter des gâteaux. Ultime preuve, s’il en fallait, qu’il ne faut pas confondre fiction sirupeuse et réalité.

Pas le droit à l’erreur

Owen, avec ses exigences venues d’ailleurs, s’est donc imposé un « premier positif » et un « premier négatif ». Un seul à chaque fois, pas le droit à l’erreur ni le droit à l’errance. Pour Owen, aux antipodes l’un de l’autre, il y a « le premier sentiment d’abandon » et « le premier regard différent, celui de Juliette ». C’est notamment ce qu’il (qui l’a) a délivré dans son roman — Les mots d’Owen, avec ses mots à maux, parfois banals, parfois surannés, mais toujours authentiques. Owen n’aime pas beaucoup plaisanter, il n’est pas équipé pour, et certainement pas avec les mots.

Soyons contents, Owen vous a épargné le coup du « les premiers seront les derniers ».

Et vous ? Quels sont vos « premiers » positif et négatif ?

Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen   
  1. https://librairie.nombre7.fr/poesie/1403-les-reves-eclos-9782381530420.html
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Éditeur et Directeur chez Nombre7 Editions, c'est un parcours multiple qui m'amène aujourd'hui à intervenir dans cet environnement littéraire qui m’a accompagné toute ma vie. Je suis à présent acteur de ce secteur avec un projet destiné à faire émerger de nouveaux auteurs et définir une "nouvelle frontière" pour l'édition.

1 COMMENT

  1. Comme d’habitude j’ai adoré . Une façon détournée de nous poser les vraies questions ! Merci pour ce beau moment de lecture

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