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Ce gouvernement, je le caractérise d’un mot :
 la police partout, la justice nulle part.

Victor Hugo — 1851, discours à l’Assemblée nationale

I can’t breathe

Le 25 mai 2020, un policier de Minneapolis (États-Unis) tue délibérément, avec la complicité active de trois de ses collègues, un homme à terre totalement immobile ne présentant aucune menace ni aucune résistance, lors d’une arrestation. Cet assassin, c’est Derek Chauvin qui avait déjà fait l’objet de 18 plaintes pour des faits similaires, toutes classées sans suite. Ce sous-homme est désormais incarcéré puisqu’il est accusé de « meurtre au 3e degré » et « d’acte cruel et dangereux ayant causé la mort ». En effet, ce rebut d’une société dégénérée est resté quasiment 9 minutes en exerçant de tout son poids une pression avec son genou sur le cou de George Floyd dont les dernières paroles furent « I can’t breathe1».

Goerge Floyd memorial

George Floyd était Afro-Américain, il n’avait pas des « yeux bleu couleur carrelage de la salle de bains » comme Owen. Il l’aura payé de sa vie.

Le silence tue

remenber george floyd

Bienvenue dans la vraie vie du 21e siècle, dans un pays qui se dit développé, parmi les plus riches. Une puissance mondiale. C’est donc ça la « puissance » dont on parle ?

Tuer un homme immobile, comme si l’uniforme conférait le pouvoir de vie et de mort. Il n’y a évidemment pas de mots assez forts pour témoigner d’une indignation à la hauteur de cette barbarie, mais ne rien dire ou ne rien écrire serait encore pire.

Parce que le silence tue. Parce que le silence cautionne. Parce que rien ne peut justifier un tel sadisme, sur qui que ce soit, et encore moins lorsqu’il s’agit d’un individu chargé d’assurer la défense des citoyens. Il ne s’agit pas d’une simple dérive, mais d’un fait de société majeur, témoin de la violence de son époque.

La violence légitime

Owen n’est pas Afro-Américain, il pourrait ne pas sentir concerné et simplement déplorer dans un dîner en ville, entre la poire et le fromage, un incident isolé et lointain.
Owen n’est pas de cette engeance, totalement indifférente au sort des autres, qui écoute vaguement les informations, pour ne pas avoir l’air trop stupide, si tel ou tel sujet est évoqué le lendemain au travail, autre lieu de violence socialement organisée.

Owen sait par ailleurs, pour en avoir été le témoin à moult reprises, que pour un cas de violence policière médiatisé, il y en a des milliers partout dans le monde dont on n’entendra jamais parler. C’est toujours ou presque une violence sélective, fondée sur la différence, dans l’indifférence collective. Sélective et légitime aussi, puisqu’elle émane des forces de l’ordre, supposées être des gardiens de la paix. C’est dire si notre civilisation n’a plus rien à offrir. Adieu les lendemains qui chantent. Owen est aphone.

Puis, ils sont venus me chercher

Owen n’a jamais eu à subir de telles violences. Justement, c’est pour ça qu’il tient à témoigner ici, en reprenant avec émotion le discours du Pasteur Niemöller qui dénonçait avec force la lâcheté des intellectuels allemands lors de l’accession des nazis au pouvoir :

Ils sont d’abord venus chercher les socialistes, je n’ai rien dit parce que je n’étais pas socialiste.
Puis, ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit parce que je n’étais pas syndicaliste.
Puis, ils sont venus chercher les juifs, je n’ai rien dit, parce que je n’étais pas juif.
Puis, ils sont venus me chercher, et il ne restait plus personne pour me défendre.

Tout est dit. L’évidence paralyse et rend caduque toute tentative de démonstration.

Urgence Violences Policières

Le journal Libération publie une tribune instructive le 30 mai 2020. Son titre : « Empêcher de filmer et de diffuser des images de violences policières, c’est livrer les victimes à encore plus d’arbitraire » 2. En effet, il faut savoir que dans notre beau pays des droits de l’homme, une proposition de loi déposée par le député Eric Ciotti prévoit de condamner d’une amende de 15 000 € et d’une peine de 6 mois d’emprisonnement toute personne qui diffuserait des images de policiers dans l’exercice de leurs fonctions. Cette loi vise explicitement l’application Urgence Violences Policières mise en libre accès sur Apple Store et Android afin de lutter contre les cimes de la police et de la gendarmerie.

Une liste qui s’allonge

Une loi pour « protéger » la police ! Un tour de passe-passe avec une inversion des rôles en bonne et due forme. La police ne protège plus, mais demande à être protégée. Seul moyen effectivement de continuer à agir en toute impunité.

Rappelons ici que « ce sont des dizaines et des dizaines de personnes — dont une majorité d’hommes non-blancs, souvent issus des quartiers populaires — qui sont mortes entre les mains de la police ces dernières années, et ce dans des circonstances rarement éclaircies. Sur la seule période de confinement qui nous précède, près d’une quinzaine d’hommes sont encore venu allonger la liste de ces tués, asphyxiés, noyés, traqués, pourchassés (…) » (Tribune de Libération du 30/05/2020).

Mais que fait la police ?

Mais que fait la police ? Bah, elle demande qu’on la protège et qu’on ne la filme surtout pas. Ce n’est pas comme s’il s’agissait d’une fonction régalienne, payée par nos impôts, dont on devrait être fier et qui protègerait tous les Français.

Owen s’étonne du fait que le port de l’uniforme reste toujours bien placé dans les fantasmes sécuritaires des citoyens.

Mais où Owen a-t-il la tête ? Surtout lui qui est si précautionneux avec les mots. Un fantasme est par définition imaginaire, il n’existe pas dans la vraie vie. Ceci explique cela.

Et vous ? Vous sentez-vous protégé par un homme armé en uniforme ?

Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen