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Le temps est une arnaque

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Le monde selon Owen

Le Temps nous égare,
Le Temps nous étreint,
Le Temps nous est gare,
Le Temps nous est train.

Jacques Prévert

« Il y a un temps pour tout. Ah ouais ? »

Dans le Monde selon Owen, le temps est une arnaque.

La plupart des honnêtes gens savourent le temps présent, persuadés de baigner dans le YOLO (You Only Live Once, carpe diem moderne), comme les fervents hindouistes qui vont se purifier dans les eaux du Gange. La belle affaire, ma bonne dame !
Ce temps présent se retrouve de fait coincé entre un temps passé, qui par nature même, est dépassé et un temps futur qui n’arrivera peut-être jamais. L’on miserait donc tout sur une frontière entre un temps qui n’existe plus et un autre qui n’existe pas encore ? Et c’est sur cette chimère qu’il est de bon ton d’asseoir confortablement son bonheur ?

Pour Owen, le temps présent est une arnaque. Il n’existe pas. Vous avez tout juste le temps de le prononcer, que c’est déjà du temps passé et si vous parlez du temps que vous allez passer ce soir devant la télé à faire sa fête au pot de Nutella, eh ben, c’est du temps futur. La bible nous enseigne qu’il y a un temps pour tout. Ah ouais ? Désolé, mais pour Owen, ça ne crève pas les yeux. Il est peut-être venu le temps des camgirls*, mais pas celui d’empêcher la misère envahir nos rues et salir nos rêves, les pandémies ou encore les réfugiés qui meurent en mer par milliers. Va falloir patienter.

« Owen tombe dans le piège de la vie ! »

Alors, quoi faire de ce temps qui n’existe pas ?

Le ridicule ne tue pas, sinon la pandémie de Covid-19 ne serait qu’un micro-événement dont personne ne parlerait. Bah, c’est simple, perdu pour perdu, on fait comme s’il existait. Une fois la barrière de l’arnaque franchie, c’est open-bar.

On peut passer son temps à perdre son temps, c’est une option intéressante, puisque finalement on ne perd rien du tout. On peut faire l’amour pour passer le temps en attendant que le temps fasse passer l’amour : un enchaînement vertueux, tout bien considéré.

Owen en fait tous les jours l’expérience : il tombe dans le piège de la vie. On croit que le temps existe, alors on l’investit, on se croit les rois du monde et puis un jour, plus rien. C’est ballot, le temps n’est plus, et dire que les cimetières sont remplis de gens qui se croyaient irremplaçables. Cela fait les affaires des fleuristes et des pompes funèbres, ce n’est pas négligeable, je vous l’accorde.

« Très tôt, il avait compris qu’il était trop tard »

« On croit user le temps, c’est le temps qui nous use », et oui, Owen aime beaucoup les proverbes, concentrés de sagesse populaire que l’on répète comme des vérités absolues. C’est la dialectique de la poule et de l’œuf qui n’a rien à envier à celle du maître et de l’esclave d’Hegel. Mouais, plus on s’affaire, croyant maîtriser le temps, et plus le temps passe et nous dépasse : « un truc de ouf » comme diraient mes étudiants. On se presse parce que « pas le temps de traîner », puis le temps nous laisse et nous délaisse parce que « pas le temps pour l’éternité ». Pas le temps pour rien, en somme.

Owen avait compris ce mécanisme froid et implacable depuis tout petit, avec sa machine à bonheur cassée trop tôt. Le temps, il en avait, lui. Était-il heureux pour autant ? Non. Très tôt, il avait compris qu’il était trop tard et que « le temps des cerises » n’était qu’une expression figée et ridée qui ne valait que dalle.

« Ben oui, tu croyais quoi, qu’on t’avait attendu ? »

Résumons-nous : le temps n’existe pas. C’est une arnaque bien huilée à coups de proverbes populaires et autres fantasmes de supermarché, comme « il faut prendre le temps de vivre ». Ouais, why not, sauf que plus tu vis et plus tu meurs, mon gars. Chaque minute de vie en plus te rapproche inexorablement de l’heure de ta mort. Alors prends le temps de vivre, celui de mourir, prends tout ce que tu veux parce que de toute manière, c’est pas toi qui décides ni du début ni de la fin. Pour cela, il y a les cigognes d’un côté et la grande faucheuse de l’autre. Les postes sont déjà pourvus. Ben oui, tu croyais quoi, qu’on t’avait attendu ?

Dans le Monde selon Owen, le temps est une arnaque, c’est même une putain de saloperie qui te fait te réveiller un matin en te disant « si j’avais su… maintenant c’est trop tard ». Alors que quelque temps auparavant, cette même voix t’avait susurré à l’oreille « t’inquiète, t’as tout le temps, tu as la vie devant toi ».

Et vous ? Le temps, il vous dit quoi ?

Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen   

*Femme exposant son corps nu sur Internet par l’intermédiaire d’une Webcam, pour gagner de l’argent.

4 COMMENTS

  1. J’ai pris le temps de lire ce texte. Ce n’est pas du temps perdu puisqu’il restera présent dans mon esprit pour… un certain temps je pense.

    • Merci pour ce commentaire qui restera également présent dans mon esprit… Il paraît qu’on se souvient toujours de la « première fois ». Au plaisir de vous retrouver mercredi prochain pour mon prochain bulletin d’humeur… Gilles-Owen

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