Home Le Monde selon Owen L’École publique décapitée

L’École publique décapitée

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Du fanatisme à la barbarie, il n’y a qu’un pas.
Denis Diderot

Samuel Paty, professeur de l'école publique

Samuel PATY, mort pour la France le 16 octobre 2020

Owen, comme des millions d’individus à travers le monde, est en état de choc. Un homme a été décapité sur la place publique, après avoir simplement fait son travail d’enseignant, en respectant un programme qui vise justement à éclairer les esprits par « la liberté d’expression ». Samuel PATY, professeur d’histoire-géographie, est tombé sous la machette de l’obscurantisme le plus barbare qui soit, ne bénéficiant d’aucune protection « fonctionnelle », malgré les plaintes et menaces de mort dont il se savait l’objet. Les mêmes personnes qui l’ont vénéré fin octobre, allant jusqu’à le qualifier de pilier de la République, ont refusé de le recevoir au Ministère de l’éducation nationale, alors qu’il se savait en danger de mort. Une minute de silence a été organisée ce lundi 2 novembre dans tous les établissements scolaires ?

Je pense que mon collègue Samuel aurait préféré une heure d’écoute du Ministre, afin de ne pas laisser deux orphelins et sa veuve pleurer sa disparition.

Liberté, Égalité, Fraternité — Mythe d’aujourd’hui

Owen n’a pas envie d’écrire davantage aujourd’hui, c’est presque indécent de faire des envolées épistolaires alors que l’école vient d’être décapitée, des églises endeuillées et des services de réanimation ont un besoin urgent d’être réanimés.

Owen pensait naïvement vivre dans une République dont la devise, affichée fièrement dans les écoles, les mairies, les palais de justice (etc.) est le triptyque « Liberté, Égalité, Fraternité ». Libre à vous de rester accrochés à ces chimères. Owen sait désormais que ce ne sont que des mots, comme ceux d’un slogan publicitaire, qui promettent beaucoup plus qu’ils ne peuvent vous apporter. Un nouveau mythe, celui de Sisyphe étant à bout de souffle.

Liberté ?

Il n’y a plus de liberté d’expression en France, sous peine de mort.

Égalité ?

Il n’y a plus d’égalité en France, lorsque l’on voit des patients qui sont « triés » pour être placés sous respirateur, tandis que d’autres seront abandonnés, faute de moyens et de personnel.

Fraternité ?

Il n’y a plus de fraternité en France, lorsque l’on voit des Français s’entretuer au nom d’une religion.

école publique

Owen laisse la place à Jean Jaurès et à Gauvain Sers qui ont magnifiquement écrit, sur deux millénaires différents, des mots vrais. Des mots crus. Des mots nus, parce que la vérité n’a rien à cacher. Elle est l’antonyme parfait de l’obscurantisme qui nous tue chaque jour un peu plus.

1888, Lettre de Jean Jaurès

Lettre aux instituteurs

Fervent défenseur de l’école publique, Jean Jaurès écrit dans La Dépêche de Toulouse une « lettre aux instituteurs et institutrices » le 15 janvier 1888.

« Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie.

Les enfants qui vous sont confiés sont Français et doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confèrent, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin, ils seront hommes, et il faut qu’ils sachent quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force.

Il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu’il enseigne. Il faut qu’il se soit émerveillé tout bas de l’esprit humain. Alors, et alors seulement, lorsque par la lecture solitaire et la méditation, il sera tout plein d’une grande idée et tout éclairé intérieurement, il communiquera sans peine aux enfants la lumière et l’émotion de son esprit. Ah ! Vous serez plus que payés de votre peine, car vous sentirez la vie de l’intelligence s’éveiller autour de vous.

Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde. Lorsque vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années œuvre complète d’éducateurs. Dans chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront. »

142 ans plus tard, Gauvain Sers

école publique

L’École a été décapitée. Dont acte.

Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen