Home Le Monde selon Owen Maudit septembre

Maudit septembre

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On se remet de tout, mais jamais à l’endroit.
Cécile Coulon – Les ronces (Recueil de poésie, 2018)

Obsolescence programmée pour Owen

Le 09 septembre, ça ne vous dit rien ?


C’est l’anniversaire d’Owen. Comme chaque année, avec les mêmes ritournelles qui semblent ne jamais vouloir s’épuiser. Owen n’a jamais compris l’intérêt viscéral que les honnêtes gens ont à fêter leur anniversaire. Festoyer pour marquer son vieillissement, son obsolescence programmée et se rapprocher mécaniquement de la date de sa mort. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit.

Chaque fois qu’Owen a été contraint et forcé de célébrer son anniversaire, cela lui renvoyait en pleine gueule « tu vois, mec, t’as encore vieilli d’un an : il te reste un an de moins à vivre, quelle que soit la date de ton décès ». Alors on essaye de noyer cette finitude dans des bulles et on la décore comme on peut. Parfois, on lui donne même un goût sucré jusqu’à l’écœurement, avec un gâteau d’anniversaire vaguement éclairé par des bougies chancelantes. Car ce sont des bougies qui vont mourir un jour, elles aussi. Et puis il y a le cérémonial des cadeaux. Pourris, la plupart des temps. Parce l’unique cadeau serait probablement de ne pas vieillir, et ça personne ne peut vous l’offrir.

Pas étonnant que les sites de revente d’objets d’occasion se multiplient comme des petits pains. Owen vous conseille Vinted ou Leboncoin, ebay est trop has been et Rakuten est un mot vraiment trop moche.

Les élèves au bal masqué

Quand vous pensez au mois de septembre, à quoi pensez-vous en premier ?

La rentrée des classes, évidemment ! Owen se demande ce qu’il y a de pire entre les cadeaux pourris et la mascarade de la rentrée qui s’annonce. Allez hop, tout le monde Au bal masqué.

En chanson, c’est dansant certes. En revanche, lorsque les élèves sont confinés dans une salle de classe, entassés comme du bétail, supposés ingurgiter de la grammaire et des mathématiques, comme des oies gavées en période de fête, on s’éloigne considérablement de La compagnie créole. Les enseignants et les élèves devront porter un masque, puisqu’il en a été décidé ainsi. Les élèves ont de quoi se réjouir : d’une part, ils pourront bavarder en toute discrétion puisqu’il sera impossible de voir leur bouche ouverte, et d’autre part, les professeurs ne seront pas entendus au-delà du troisième rang, ce qui fera encore un peu de vacances pour les élèves assis au fond de la classe.

Pour les enseignants, tant pis pour eux, ils n’ont qu’à transpirer et se bousiller les cordes vocales, nourrissant le fol espoir que certains élèves puissent les entendre, entre deux bavardages masqués. C’est bien connu, un fonctionnaire, c’est fait pour « fonctionner », pas pour poser des questions. Et certainement pas les « bonnes questions ».

Pas besoin de chien de berger

Le mois de septembre 2020 ressemble-t-il aux précédents ?

Non, bien sûr que non. C’est un mois de septembre particulier qui nous assomme d’ores et déjà de menaces à peine voilées, comme celle d’un reconfinement. Qu’il soit partiel ou total, cela importe peu, car il fait la démonstration à lui seul que le gouvernement par la peur a toute latitude pour installer une dictature du jour au lendemain.

Les moutons de septembre
Les moutons sont prêts, même pas besoin de chien de berger.

Owen qui connait des médecins et qui s’est renseigné sur des sources fiables sait très bien qu’aucune contamination n’a été rapportée dans la rue en marchant, en milieu ouvert et aéré. En revanche, les contaminations récentes sont prédominantes dans les milieux clos, à commencer par les bureaux, les entreprises, les réunions entre amis, etc. Que pensez-vous qu’il adviendra dans les jours qui viennent ?

La perversion des effets pervers

Vous n’êtes pas Madame Soleil ?

Owen non plus. Ça tombe bien, car nous n’avons pas besoin de ses services pour savoir que les individus en auront tellement marre d’avoir porté leur masque partout à l’extérieur (dans la rue, dans le métro, dans les parcs à Paris, au bord de mer à Marseille et ailleurs encore), qu’ils n’auront qu’une envie, c’est de l’enlever dès qu’ils seront à couvert. Que ce soit dans leur entreprise, avec leurs collègues de travail pour la pause déjeuner par exemple, ou avec leurs amis qu’ils retrouveront le soir, au terme d’une journée suffocante. Manque de bol, c’est précisément là que les nouvelles contaminations se font majoritairement. Voilà pourquoi la question divise les médecins qui parlent même d’effets pervers.

On n’entend pas les enseignants ni d’éminents professeurs en médecine. La nouvelle politique est sourde. Il est vrai que les sonotones sont très mal pris en charge, ça doit limiter leur remplacement, se dit Owen en hurlant comme lorsqu’il parlait à sa grand-mère très dure de la feuille.

Orgies de grosses bouffes et de petits sentiments

Mardi 22 septembre, cela ne vous dit rien ?

C’est normal, c’est la même blague chaque année. La blague de l’automne qui annonce assez hypocritement l’arrivée de l’hiver. Alors que l’été 2020 a été sacrifié sur l’autel de la mascarade politico-sanitaire, se dit Owen, septembre nous accompagne lentement mais sûrement vers l’hiver.

Qui dit hiver, dit Noël, avec ses orgies de grosses bouffes et de petits sentiments. Ah « la magie de Noël », c’est vraiment une arnaque magistralement orchestrée à tous les niveaux.

Noël est une arnaque

Dehors des sans-abris meurent d’hypothermie tandis que les Galeries Lafayette rivalisent d’imagination et dépensent sans compter pour offrir des vitrines de rêves pour des passants, qui ne feront souvent que passer. Dedans, de jeunes enfants attendent patiemment l’arrivée du Père Noël, tandis que les histoires de famille se règlent entre adultes entre le foie gras et la bûche.

Point commun : le mensonge. Le Père Noël n’existe pas et les adultes se mentent entre eux. Les urgences seront, comme chaque année, débordées par des tentatives de suicide d’âmes esseulées et des violences conjugales servies sur un plateau d’argent bien décoré (Noël oblige) par le vieil alcoolique barbu et bedonnant.

Discourir d’un autre monde

Si je vous dis que le mois de septembre peut avoir de la cuisse, une belle robe et quelques notes minérales, à quoi pensez-vous ?

Les vendanges bien sûr. Sauf que ce ne sont pas Les vendanges de l’amour de feu Marie Laforêt. Non, Owen vous parle des vendanges durant lesquelles des travailleurs saisonniers, des chômeurs et des étudiants se cassent le dos du matin au soir, souvent en plein cagnard, et dorment quasiment par terre pour trois francs six sous, pour que dans les dîners en ville, d’autres personnes puissent s’aviner en discourant d’un monde qui leur est totalement étranger. À propos de conversations de boudoirs de ce maudit septembre, par respect pour les victimes, Owen vous épargne les attentats du 11 septembre 2001 et Septembre noir, conflit qui se solda par l’assassinat du premier ministre jordanien Wasfi Tall en 1971.

Et vous ? Dans quel monde vivrez-vous en septembre 2020 ?

Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen