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Point de rencontre

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On rencontre sa destinée, souvent par les chemins qu’on prend pour l’éviter.
Jean de la Fontaine – L’Horoscope

Crise aiguë d’acribologie

point de rencontre

Dimanche dernier, Owen est allé au Parc des Buttes Chaumont à Paris, et tandis qu’il cheminait, perdu dans ses pensées retrouvées, il se posa sur un banc juste devant des balançoires, à deux pas de l’entrée principale qui fait face à la Mairie du XIXe arrondissement.
Stupéfait par cette ambiguïté affichée, il en a même fait une photo. Que signifie « point de rencontre » ?
Cela veut-il dire que c’est un endroit, en l’occurrence « un point » qui n’en est pas un, pour se « rencontrer » ?

Avouez qu’à cinq mètres de l’entrée du Parc, autant dire « on se retrouve à l’entrée » plutôt que de se masser devant quatre malheureuses balançoires toujours prises d’assaut par des enfants qui savourent les joies du déconfinement. Ou bien, cela signifie-t-il « point », donc pas, de « rencontre », autrement dit : il est interdit de se rencontrer à cet endroit précis. Mais alors pourquoi cet endroit serait interdit plus qu’un autre, puisque le Parc est ouvert ?

Une crise aiguë d’acribologie s’est emparée d’Owen, victime consentante toute désignée.

Un message subliminal

Quoi qu’il en soit, toute personne respectueuse de la langue française reconnaîtra que les deux acceptions sont possibles. Finalement, après s’être posé plusieurs minutes sur un banc vert à la peinture écaillée, blanchi par quelques fientes de pigeons, Owen s’aperçut que la réalité ne correspondait à aucune de ces deux versions. Un panneau inutile en somme, un attrape-rouille qui gâche le paysage verdoyant, en plus d’imposer un message abscons. C’est ainsi qu’Owen laissa de bonne grâce ses pensées se perdre dans ce panneau aussi criard qu’inutile : et si c’était justement le « point de rencontre » de ses pensées ? Un message subliminal que peu de promeneurs pouvaient percevoir.

Une sorte de message secret écrit en gros pour brouiller les pistes, puisque « plus c’est gros, et plus ça marche ! ».

Plus c’est gros, et plus ça marche !

En prononçant cette phrase dans sa tête, Owen se remémora une scène de ses années lycée avec Juliette, lorsqu’il était en première. À cette époque, il habitait à Carnolès, près de Menton, et il allait au lycée Bristol à Cannes : 66 kilomètres, entre 1 heure et 1 heure et demie de train selon la correspondance à Nice.

Un jour, le train qui venait de Vintimille avait été bloqué à la frontière italienne, et il avait accusé un retard important. Owen arriva ainsi 15 minutes en retard en cours, le jour d’un contrôle d’histoire. En toute bonne foi, il expliqua la situation dans sa vérité nue : son train avait eu du retard. Le professeur l’a alors exclu du cours, puis il l’a sanctionné pour son absence au contrôle. Ce n’était pas un drame. Owen savait que cela n’allait pas changer le cours de sa vie : ce vieux prof aigri était plus à plaindre qu’à blâmer.

Lorsqu’il en parla avec Juliette, elle lui dit en substance « pfff, un retard de train, c’est nul comme excuse, faut taper plus haut : plus c’est gros et plus ça marche ! ».

Pas la vérité, mais l’émotion

Quelques mois après, même scénario : retard de train. Arrivée en cours de mathématiques avec devoir sur table vingt minutes après la sonnerie. Owen a alors déclaré sans sourciller qu’il avait vu un jeune homme se suicider en se jetant par la fenêtre, qu’il y avait du sang partout, que ça l’avait éclaboussé et qu’il avait dû aller se changer. Du coup, il avait loupé son train et pris le suivant. Des restes encore frais de ses cours d’arts dramatiques lui avaient permis de poser les sanglots et les silences au bon moment.
Résultat : la professeure de mathématiques le dispensa de faire le devoir et lui proposa un devoir à faire à la maison pour « rattraper ». Owen eut 20/20 à ce devoir. Aucune fierté particulière ne fut attachée à cette note, car Owen avait toujours de très bonnes notes en mathématiques, sa matière préférée avec le français : « le verbe et le nombre, il n’y a que ça de vrai, tout le reste, ce sont des fadaises », pensait-il.

La conclusion lui restera marquée toute sa vie : ce qui compte, ce n’est pas la vérité, c’est l’émotion. Il vaut mieux un mensonge qui fait frémir qu’une vérité plate comme une planche à pain.

« Point de rencontre » avec elles

C’est drôle comme un panneau hideux croisé par hasard en juillet 2020 peut faire ressurgir des souvenirs victorieux datant de 1983. La pensée s’affranchit de toute unité de temps et d’espace. Elle fait de la voltige intertemporelle au hasard d’un mot et d’une cascade d’associations tellement plus rafraîchissantes que celle du Parc qui éclabousse les familles endimanchées. L’île du Belvédère[1] sur le lac du Parc des Buttes Chaumont, la cascade, les cygnes, les collines artificielles et l’incontournable Rosa Bonheur[2] ne représentent rien de bien intéressant pour Owen. Le Parc est juste un raccourci pour aller à son Cabinet, rien de plus. Un souvenir avec Juliette au lycée Bristol à Cannes, en revanche, ça vaut tout l’or du monde. C’est à cet instant précis que Mesdames Nostalgie et Mélancolie en profitent en général pour s’installer confortablement et se taper l’incruste.

Manque de bol, Owen squattait le banc entier à lui seul, avec son sac et ses bouquins. Les mégères, ambassadrices des passions tristes, sont allées se faire voir ailleurs : « point de rencontre » avec elles.

La foire aux questions

Owen s’est alors amusé à galoper dans sa tête sur le mot « point ». Est-ce un point de départ ou un point d’arrivée ? S’agit-il d’un simple point, d’un point-virgule, d’un point d’interrogation ou d’un point d’exclamation ? Un point met-il toujours un terme à quelque chose, ou permet-il parfois de permettre une simple respiration : reprendre son élan pour mieux repartir après ? Et puis, de quel point parle-t-on ? Un point de vue, un point d’honneur, un point de côté ou encore un point de non-retour ? Et au fait, dans cette foire aux questions qu’en est-il de la « rencontre » ? S’agit-il d’un rendez-vous ou d’une rencontre fortuite ? Cette rencontre se fait-elle avec quelqu’un, avec soi-même, et pourquoi pas avec son destin ? Vous savez, la fameuse rencontre qui change une vie. Owen ne croit pas au hasard, comme il le rappelle dans son livre[3] page 151, « seule mesure de notre ignorance » (R. Poincaré), mais il croit aux rencontres. Bah, il faut bien croire en quelque chose ou en quelqu’un pour rester sagement assis dans la salle d’attente du naufrage de la vie.

Point de rencontre

Owen a besoin de vacances pour se perdre ou se retrouver, ou simplement faire voyager des voyages intérieurs comme d’autres rêvent qu’ils sont en train de rêver. Il reviendra probablement en septembre, car vous savez comment c’est : il y a toujours ce que l’on croit chercher et ce que l’on finit par trouver, une sorte de « point de rencontre » dans tous les sens du terme.

Et vous ? Vous êtes-vous déjà rencontré(e) ?

Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen   

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Île_du_Belvédère
  2. https://www.rosabonheur.fr/rosa-buttes
  3. https://librairie.nombre7.fr/roman/1275-les-mots-dowen-9782368328934.html
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Éditeur et Directeur chez Nombre7 Editions, c'est un parcours multiple qui m'amène aujourd'hui à intervenir dans cet environnement littéraire qui m’a accompagné toute ma vie. Je suis à présent acteur de ce secteur avec un projet destiné à faire émerger de nouveaux auteurs et définir une "nouvelle frontière" pour l'édition.