Home Le Monde selon Owen Cliffhanger

Cliffhanger

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Il ne faut désespérer de rien, mais il ne faut compter sur rien.
Pline le Jeune

« Et qué s’appelerio » un Restaurant

Cette nuit, Owen a fait un rêve étrange et pénétrant tandis qu’il se trouvait dans un endroit surréaliste.

« Et qué s’appelerio » un Restaurant
« Et qué s’appelerio » un Restaurant

Il s’agissait d’une grande salle joliment décorée avec des tables autour desquelles des gens parlaient et riaient, tout en dégustant des mets succulents. Les sourires se faisaient complices et les papilles restaient en éveil. De très belles cartes offrant un descriptif alléchant des plats qui abondaient de toute part.
Certains de ces « extra-terrestres » se tenaient tendrement la main sur la table, d’autres s’entremêlaient les pieds de manière lascive. Les verres recelaient des liquides enivrants aux couleurs improbables, allant d’un blanc dragée translucide à un rouge amarante dont la robe damait le pion à la cuisse.

Owen, totalement désorienté dans ce rêve complètement fou, demanda à une jolie demoiselle qui portait un tablier rose framboise assorti à son rouge à lèvres : « Excusez-moi, où sommes-nous ? ». La serveuse, c’est ainsi que son badge la nommait, lui répondit : « Et qué s’appelerio un Restaurant ».

Owen se réveilla brusquement, emporté par une soif inextinguible. Il alla se servir un grand verre d’eau minérale Quézac : quelques bulles pour oublier qu’ici c’est la vie qui recule.

Dans les profondeurs de la nuit

La nuit n’avait pas dit son dernier mot, d’autant qu’Owen sait très bien, pour avoir lu Delphine de Vigan, que « Rien ne s’oppose à la nuit ». Il y a la nuit pour rêver, et celle pour simplement s’extraire de la vie quelques heures.

Se payer le luxe incommensurable de se laisser bercer par des parenthèses de temps immobile pour profiter de chaque instant comme si chaque instant était une vie à lui seul. Ne pas porter de masque pour ne plus être un clone sans sourire et sans humanité.
Ne pas rester des heures en télétravail, assis sur une chaise trop basse, avec une table trop haute, avec effet scoliose garanti, dans l’isolement social le plus total.

Ne pas se retrouver coincé plus d’une heure dans une file d’attente pour envoyer une lettre recommandée urgente.

Ne pas pleurer de chagrin, car il est interdit d’aller voir les gens qu’on aime, pour peu qu’ils aient eu la mauvaise idée d’habiter ailleurs que dans l’Union européenne.

Ne pas rester scotché à BFM TV ou à LCI, en quête de la moindre information qui pourrait éventuellement permettre à Owen de savoir simplement à quelle sauce il va être mangé… Dans un endroit ou un autre, « Et qué s’appelerio un Restaurant ».

Rester immergé dans les profondeurs de la nuit, et finalement rêver de ne jamais remonter à la surface.

Une revendication chevillée au creux des reins

Owen est plus que las de voir ses jeunes amis étudiants dépérir à vue d’œil, séquestrés dans des chambres de bonne à peine plus grande que la niche de Gustave, le teckel nain d’Owen!

Des jeunes qui n’ont rien demandé à personne, qui n’ont rien fait pour mériter un tel châtiment. Des étudiants pour la plupart. Ils avaient des rêves, des ambitions, du talent, des compétences à offrir et du courage : devenir médecin, avocat, professeur d’histoire médiévale ou encore danseur étoile.
Des êtres humains en chair et en os qui naviguaient de petit boulot en petit boulot pour payer leur loyer et financer leurs études. Finis les jobs d’étudiants, à commencer par le baby-sitting à partir de 18 heures, pour n’en citer qu’un.

Owen a toujours pensé que vingt ans n’était pas le plus bel âge de la vie. Jusque-là, ce n’était qu’une grosse intuition, presque une pensée subversive pour contrer les idées reçues de la pensée commune. Aujourd’hui, c’est un constat aussi rationnel que glacial, qui dégouline des interviews sur le petit écran, ainsi que de ses amis qu’il connait bien. Arrêt d’études, alcoolisme, cannabis, antidépresseurs, isolement psycho-affectif, obésité : vous pensez qu’il s’agit là d’un tableau à la Zola, avec une translation du monde ouvrier du 19e siècle à quelques jeunes paumés en déshérence ?

Perdu. Il s’agit de centaines de milliers d’étudiants qui n’avaient qu’une seule revendication chevillée au creux des reins : étudier et construire leur vie pour être heureux.

Un concept philosophique abscons

« Être heureux » ? Owen se demande si cette expression a un encore un sens en ces temps de dictature sanitaire doublée d’un impératif économique qui broie tout sur son passage.

Si pour vous être heureux, ça passe par :

« un bon resto »,
« un ciné »,
« pouvoir aller pécho en discothèque »,
« suivre des cours passionnants en amphi »,
« manger des nems au Vietnam, des lasagnes à Rome, ou des pancakes avec du sirop d’érable au Québec »,
« être serein le soir quand on se couche »,
« craquer sur le sourire discret, mais charmeur d’un joli garçon »,
« ressentir un frisson en faisant la bise à une collègue de travail qui deviendra peut-être la femme de sa vie »,
« prendre de sublimes photos en extérieur à l’heure bleue  »,
« pouvoir dire : ça y est, on s’est embrassés, on sort ensemble ! »

… Alors, « être heureux » devient dans le meilleur des cas un souvenir (si vous avez des photos, Owen vous invite à les garder précieusement), et dans le pire des cas un concept philosophique abscons comme l’ataraxie ou l’immanence, voire les rhizomes de Gilles Deleuze et de Félix Guattari .

Cliffhanger

Comme dans toute situation, il y a toujours des personnes qui « tirent leur épingle du jeu », comme le disait la Mère Michèle . Owen ne va pas vous faire l’affront de citer les fabricants de vaccins, de masques ou de gel hydro-alcoolique, ni même les psychothérapeutes dont les salles d’attente ne désemplissent pas. Non, ce serait du gagne-petit argumentatif. Owen pense plutôt à tous ceux qui adorent les devinettes et la tension dramatique : vous savez comme dans les séries rythmées très efficacement par un cliffhanger à vous couper le souffle d’une saison à l’autre. Seulement voilà, il y a un monde entre regarder Murder et… être dans la série, prisonnier dans une maison qui prend feu, ou être séquestré en étant ligoté dans une cave.

Et vous ? Vous aimez les devinettes ?

Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen