L’illusion est trompeuse, mais la réalité l’est bien davantage.
Frédéric Dard

À l’aube de l’An Neuf, Owen a l’immense bonheur de retrouver son jeune ami poète Matéo, auteur du recueil Les Rêves Éclos, pour discourir du verbe et du complément. De quoi nourrir quelques illusions, avec alacrité.

Les illusions : poison ou antidote ?

Pour Owen, les illusions sont de petites bougies allumées à l’intérieur de soi qui ne craignent ni les vents contraires ni les pluies diluviennes. Elles rendent parfois le chemin possible en l’éclairant de mille feux, quand l’on passe de l’ombre à la lumière. À d’autres moments, les petites bougies s’embrasent et détruisent tout sur leur passage, ne laissant qu’un tombeau de larmes et de désenchantement comme seule sépulture. Des illusions à la désillusion, il peut y avoir qu’un pas. C’est le pas de travers. Le pas de trop. Celui qui fait tomber au lieu d’avancer.

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Pour Matéo, les illusions sont une folie instable entre la réalité et le rêve. C’est cette beauté à laquelle on veut croire, même si la raison souhaite nous rappeler sa tromperie. Les illusions sont des imposteurs du réel, des talentueux de l’imaginaire. Des mensonges imperceptibles, des menteurs incomparables. L’illusion est parfois un traitre. Elle se nourrit de nos espoirs, tente de ruiner notre réalité et sa perversité, qui la différencie du rêve, réside justement dans le fait d’être l’ami du réel.

Les illusions selon Matéo

Owen — Qu’est-ce qui te parait le plus sage : vivre dans l’illusion totale ou n’avoir aucune illusion ?

Matéo — En choisissant l’un, on peut croire à l’illusion du bonheur en ignorant sa misère et en bâtissant un mur nous privant du réel. En choisissant l’autre, on se retrouve piégé dans le réel sans rien pour nous en sortir. Pour ma part, je choisirai plutôt de me priver du réel : vivre dans l’illusion totale. C’est pour moi une évidence : l’illusion, l’imaginaire et le rêve m’ont toujours attiré bien plus que le réel.

La raison : sans doute l’ennui de la réalité ! N’avoir aucune illusion, c’est mettre la réalité à nu, sans barrière et sans masque… Elle serait à mon sens bien morose et monotone. L’absence d’illusion, c’est faire une croix sur l’immatériel, c’est laisser la raison livrée à elle-même. Sans une pincée de folie, la lumière de la raison s’assombrirait. Ainsi, sans illusions, plongé dans le réel sans l’imaginaire, je serais rongé par la peur du désespoir, ou pire, le désespoir me rongerait.

Owen — Selon toi, on se fait des illusions ou ce sont les illusions qui nous font ?

Matéo — Je dirai : les deux. Dans un sens, on s’en fait puisqu’elles sont le résultat des erreurs de nos propres sens (comme l’avait suggéré Descartes) et elles sont aussi souvent notre propre interprétation face à quelque chose où quelqu’un d’autre aurait une interprétation totalement différente. Elles sont aussi la création de notre esprit qui recherche l’espoir ou a le besoin de croire. D’un autre point de vue, ce sont elles qui nous font, puisqu’elles nous construisent tout autant que le réel et que le rêve.

L’illusion est la source de l’espoir, du rêve, de l’envie, de l’amour, de la liberté et d’autres valeurs qui nous font vivre et exister. Créées par un désir profond, un raisonnement erroné, une envie évidente ou un détail envolé, elles peuvent apaiser ou réveiller un cœur, éclairer ou éteindre un esprit. L’illusion nous rend plus grands, plus forts, et selon moi, le grand témoin de la puissance de l’illusion est notre capacité à se dépasser par peur de les perdre. En fait, je crois qu’elles nous font parce que l’on s’en fait.

Owen — Quelle est ton illusion la plus folle ?

Matéo — Serait-ce cliché que de répondre l’amour ? Oui ? Alors, allons dans le cliché : l’amour ! Bien que difficilement définissable, je pense que l’amour pourrait rentrer dans la case de l’illusion. Je n’emprunterai pas la truculente et étonnante définition de Schopenhauer selon laquelle l’amour serait une sorte d’impulsion créée par la nature dans le seul but de reproduire l’Homme mais sans aller aussi loin, je crois l’amour être le mélange entre rêve et réalité : une illusion donc. La courante idéalisation de l’être aimé, l’étonnant masque face à l’imperfection, la recherche de l’espoir dans le mal d’amour ou la constante influence du désir en sont la preuve.

L’amour, c’est cette douce folie à double face qui vient compléter la réalité absente et décevante ou qui parfois la crée.

Au centre de la fameuse flamme de l’amour, la réalité est la possibilité de la laisser s’embraser ou s’éteindre, briller ou brûler, l’illusion est celle qui vient alimenter ce feu sans concession. Elle est le magicien transformant la fusée de détresse en feu d’artifice, l’étincelle en incendie, ou inversement si le mage se fait sombre. Pour moi, l’amour que nous portons aux êtres réels n’est en réalité que l’idée que nous nous faisons d’eux, l’illusion que nous en avons, puisque ce que nous percevons d’eux n’est pas ce qu’ils sont. Selon moi donc, la cristallisation est bien réelle, quant à l’amour, il n’est qu’une illusion. Maintenant, pourquoi est-ce la plus folle de mes illusions ? Parce que la plus grande des folies est d’oser tromper la raison en érigeant au rang de rêve ou de réalité, une illusion amoureuse.

Owen — Paul Claudel écrivait : « La fleur de l’illusion produit le fruit de la réalité ». Qu’est-ce que cela t’évoque ?

Matéo — Je le comprends comme le fait que la réalité que chacun perçoit prend source au sein de l’illusion. S’il faut interpréter cette phrase dans le sens où toute la réalité serait basée sur nos illusions, j’avoue ne pas être d’accord. Pour moi, l’illusion est un paradoxe : elle vit dans le paraitre et existe dans l’être, ainsi, la réalité est la source, déformée par les illusions, qui offre à chacun une réalité différente.

Mais n’oublions pas que pour qu’il y ait une fleur, il faut une tige, donc une origine dans le réel… Et à ce moment-là, on peut me mettre en accord avec cette affirmation. Baudelaire, lui, écrivait : « j’ai pétri de la boue et j’en ai fait de l’or ». Voilà ce que je veux : posséder cet or que j’aurai obtenu en pétrissant d’illusions la boue qu’est la réalité.


Les illusions mises à nu par Owen

Matéo – Pour Bernard Werber « la justice est une illusion », de la même manière penses-tu que la liberté en est une ?

Owen — Oui, définitivement. La liberté est une illusion nécessaire à la survie de l’espèce humaine. C’est en se croyant libres que les individus entreprennent les aventures les plus folles et se reproduisent à l’envi, assurant ainsi le renouvellement des populations. La liberté est un leurre. Il s’agit simplement de choisir ses contraintes, d’en accepter certaines et d’en refuser d’autres. Personne n’est totalement libre, même si la douce illusion de la liberté réchauffe les cœurs et rend la vie plus supportable.

Certains ne sont pas libres de travailler, alors qu’ils le souhaiteraient ardemment, d’autres ne sont pas libres d’aimer la personne de leur rêve. D’autres encore ne sont pas libres de vivre dans un pays à peu près correct : qui peut exprimer sa liberté de vivre et de mourir dans un bidonville de Calcutta ?

Enfin, argument d’autorité, très peu d’entre nous auront la liberté de choisir leur mort. La grande faucheuse arrivera à pas feutrés et les surprendra pour les emporter à tout jamais.

Matéo – Quelle(s) différence(s) fais-tu entre les illusions et les rêves ?

Owen — Selon moi, la différence essentielle c’est la conscientisation. Je pense qu’un rêve sait rester à sa place. À savoir qu’un rêve c’est fait pour être rêvé. D’ailleurs, on peut dire que l’on rêve de gagner au loto, tout en sachant au fond de soi-même que la probabilité est quasiment nulle. Et surtout, on ne construit pas son projet de vie sur le fait de gagner au loto. En revanche, les illusions sont plus torves et pernicieuses. Elles promettent des lendemains meilleurs, des possibles et des devenirs. Coincées entre les rêves et la réalité immédiatement observable, elles donnent à espérer.

Lorsqu’un homme pense que quelqu’un est amoureux de lui, on peut lui dire qu’il se fait des illusions. Il n’empêche que « l’essai peut être transformé » et que les illusions, le temps faisant son œuvre, deviennent réalité. Alors que si ce même homme rêve de passer une nuit avec Miss France, on lui dira immédiatement « tu rêves ! », et non « tu te fais des illusions ! ». On peut rêver d’être éternel, d’être milliardaire ou encore d’avoir le prix Nobel de Littérature, alors qu’on nourrira des illusions sur un travail plus enrichissant ou une vie de famille épanouie : un mari (une femme), des enfants, une maison avec une pelouse verdoyante, un labrador qui court dans le jardin, un feu de cheminée en hiver et une cuisine Schmidt avec une odeur de tarte aux pommes en train de cuire.

Matéo — La désillusion est-elle l’essence du désespoir ou la clé du bonheur ?

Owen — Vaste question, avec ce fameux « ou » inclusif, comme en mathématiques dans la théorie des ensembles. Tout élément de « A ou B » (noté A union B) peut appartenir à A ou à B ou aux deux à la fois (c’est-à-dire l’intersection de A et B). Question de point de vue, et plus concrètement d’expériences vécues, je pense.

Pour moi, la désillusion est l’essence du désespoir pour une raison immédiate et sans ambages : le bonheur n’existe pas. Le bonheur est lui-même une illusion, pour rejoindre la pensée de Schopenhauer pour qui « la vie est comme un pendule qui oscille de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui ».

Le désespoir, en revanche, est une réalité tangible, qui noircit les lettres de suicidés et remplit les consultations des psychiatres et autres psychothérapeutes. C’est probablement aussi ce qui fait le succès de la littérature anxiolytique au kilomètre : le feel good. Si les lecteurs ont besoin de se sentir bien (traduction de « feel good ») avec des livres, c’est bien la preuve que leur vie ne leur suffit pas pour accéder au bonheur. Quelques pages pour mettre entre parenthèses les désillusions et affres de l’existence, afin de ne pas sombrer dans le désespoir. Tristes plaisirs de papiers pour un bonheur par procuration. Chacun fait comme il peut. Question de survie.

Matéo – Pourrait-on se permettre de dire que la réalité est une illusion ?

Owen – Oui, définitivement. La réalité n’a de sens que celui qu’on lui donne. C’est l’illusion projetée par nos filtres à un instant donné qui donne corps et vie à cette réalité. C’est ainsi que les façades n’appartiennent finalement qu’à ceux qui les regardent. Certains les trouvent sublimes, d’autres estiment qu’elles sont moches. La réalité n’est donc pas « une », elle est multiple, car elle est le produit des illusions individuelles et parfois collectives. La crise sanitaire actuelle en est une illustration criante.
Au nom d’une illusion collective ancrée sur la peur et l’autorité de la « blouse blanche » instrumentalisée

par le discours politique, une dictature bien réelle avec restriction des libertés individuelles et des droits constitutionnels (liberté de mouvement, confinement, couvre-feu, etc.) s’installe confortablement. Il en va de même dans la sphère des sentiments. Ce n’est pas un hasard si plus d’un mariage sur deux se solde par un divorce au bout de cinq ans. L’illusion du « je t’aime pour la vie » avait été érigée au rang de réalité le jour des noces. Plus dure sera la chute. Les gens sont pourtant prévenus, mais ils se vautrent inlassablement dans ce genre de simagrées. L’illusion fait loi.

Merci Matéo, pour ce partage en amitié, qui en l’occurrence n’est pas une illusion. Une fois n’est pas coutume.

Et vous ? Quelles sont vos illusions pour 2021 ?


Matéo Martinet

F.M. Martinet 

Étudiant & auteur



Auteur du recueil de poésie Les Rêves éclos   
Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen   


Gilles Arnoult

Éditeur et Directeur chez Nombre7 Editions, c'est un parcours multiple qui m'amène aujourd'hui à intervenir dans cet environnement littéraire qui m’a accompagné toute ma vie. Je suis à présent acteur de ce secteur avec un projet destiné à faire émerger de nouveaux auteurs et définir une "nouvelle frontière" pour l'édition.