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La Belle Époque

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Aucune carte du monde n’est digne d’un regard si le pays de l’utopie n’y figure pas.
Oscar Wilde

« Mal à ma France »

Owen se projette dans l’avenir, à défaut de pouvoir profiter du temps présent. Vous savez, ce moment où tout bascule. « Sale nègre » est éructé en France par la police dite républicaine, un adolescent de quinze ans tente d’étrangler son professeur d’anglais, des ministres font l’objet de perquisitions simultanées, des files d’attente interminables vous clouent au sol pour… aller simplement acheter de quoi subsister, la « jauge » devant respecter les 8 mètres carrés par client.

Bienvenue en ce début du mois de décembre 2020, dans la « magie de Noël ». Owen a, lui aussi, « mal à sa France », tout comme Antoine Griezmann.

Tout le monde sait déjà que Le Père Noël est une ordure, mais comment se douter que cette année il serait tellement en avance ?

Owen préfère partir dans un ailleurs d’ailleurs, pour s’échapper. S’extraire de ce monde, et se servir de son imagination comme d’un coin pour écarter les murs de cette société aussi violente que moribonde. Fuir cette vie, coûte que coûte, car : « On ne peut pas mener une vie correcte dans une société qui ne l’est pas » (Simone de Beauvoir).

Uchronie

RXL-88, année 2222

Nous sommes en RXL-88, État de l’ancienne Europe du 21e siècle. Année 2222, précisément, celle du renouvellement de l’État-Major dirigé par des humanoïdes, dernière génération, munis de systèmes experts dont les compétences dépassent de très loin les capacités cognitives des humains.

Owen profite d’un ciel bleu magnifique, avec un air dépollué de toute particule fine, comme il en existait il y a plus d’un siècle. Il se promène au bord d’une mer bleu-turquoise, et respire à pleins poumons cet air légèrement iodé, tout en laissant ses pieds nus s’engouffrer avec volupté dans le sable chaud.

Des bornes de téléchargement de livres électroniques sont disponibles au pied de chaque escalator qui mène à la plage. Owen branche sa tablette SAPHO 50G, et en quelques secondes à peine, il récupère les 669 livres du dernier mois qui correspondent à ses filtres. Cette fois-ci, il a décidé de varier les plaisirs. En plus de ses critères habituels, il sélectionne les uchronies, après avoir lu par hasard l’excellent Inglourious Basterds de Quentin Tarentino.

Plaisir simple et charnel

Owen s’assied près d’une tortue géante qui semble avoir l’éternité devant elle. Il parcourt la liste des nouveaux titres disponibles sur sa tablette, puis il décide de profiter encore quelques heures de ce plaisir simple et charnel : la chaleur du soleil qui caresse son visage.

Belle époque

Lorsque la mer commence à s’éclairer de l’intérieur, avec les rampes de lampes électroluminescentes, à la tombée de la nuit, Owen décide de rentrer, en prenant la première UTC (Unité de Transport Collectif) volante qui passe. Moins d’un quart d’heure plus tard, il est chez lui, en plein cœur de la capitale, qui s’appelait historiquement Paris.

Owen se dirige alors vers sa pièce de verre insonorisée, entièrement dédiée à la lecture. Impossible d’être dérangé, les parois sont constituées de plusieurs vitrages qui ne laissent passer aucun décibel. À l’abri de toute perturbation, il s’installe alors confortablement sur son canapé d’angle en élastomère adouci, et commence à lire le dernier roman de Virgile Solin : La Belle Époque.

Uchronie

C’est un roman qui traite d’un passé revisité. Une uchronie plus précisément.

Tout commence il y a fort longtemps, en 2020. Dans un pays qui s’appelait la France, le gouvernement avait réussi en quelques semaines à peine à éradiquer un virus — la Covid-19 — grâce à l’harmonisation de sa gestion sanitaire avec les pays du monde entier.

L’idée était simple, tous les pays avaient fait deux semaines de confinement au même moment, ne donnant alors aucune chance au virus de circuler. Cette période qui aurait pu être vécue comme liberticide et anxiogène avait en fait été comparée à un moment enchanté. Des hôtels somptueux avaient été réquisitionnés et mis à la disposition des individus.

Les dirigeants planétaires avaient parié sur le fait qu’il était plus stratégique et donc efficace de dépenser des milliards de la sorte, plutôt que d’en gaspiller durant des mois et des années à verser des aides à tous les « commerces non essentiels », avec leur tsunami de chômeurs désespérés, et les vagues de dépressions et de suicides qui s’en seraient suivies.

La Belle Époque

La gestion remarquable de la crise sanitaire qui sévit à l’époque n’est qu’une toile de fond pour ce roman de Virgile Solin. En effet, Owen aime notamment la façon dont l’auteur décrit avec émotion les relations humaines, qu’il s’agisse des élèves admiratifs de leurs enseignants, ou encore des forces de l’ordre perçues comme des héros, toujours là pour défendre la population et lutter sans relâche contre les injustices.

Et puis, il y a aussi ces librairies à chaque coin de rue qui proposent des livres correspondant au lectorat de quartier, tout comme ces Bookstrucks qui égayent les places des villages et les parkings des centres commerciaux, depuis que NomBre7 éditions a montré l’exemple. Enfin plus que tout, Owen ne se lasse pas de lire à quel point tous les hommes respectent les autres animaux.

L’auteur parle même d’un second Siècle des Lumières. On ne tue pas au nom d’une religion, pas plus qu’on ne tue au motif qu’un être humain se croit supérieur aux autres animaux.

Et vous ? De quoi serait faite votre « Belle Époque » ?

Gilles Voirin

Gilles Voirin 

Professeur agrégé & éditorialiste



Auteur du roman Les Mots d’Owen