Commençons par le commencement : qu’est-ce qu’un « auteur-marque » ?

Je vous vois déjà réfléchir, cogiter, checker Google pour les plus rusés d’entre vous… Alors ? Un auteur qui sache se démarquer ? Qui sache se vendre ? En réalité, on désigne plutôt par là, la construction autour de l’auteur d’une image soignée, réfléchie et retravaillée. Cette image permet alors d’attirer les potentiels acheteurs et de faire vendre son livre au même titre que n’importe quel autre produit. Il s’agit de trouver la différence, la rareté, l’élément qui distinguera et soulignera l’originalité et la particularité qui saura convaincre.

La littérature devient une marque

Historiquement, la notion de marque est apparue grâce à la croissance d’un système commercial et consumériste très capitaliste. Il est normal qu’encore aujourd’hui, elle y reste péjorativement ancrée. D’ailleurs, pour citer un des rois du capitalisme, à savoir le détenteur actuel de Coca-Cola : Sydney Levy, « la marque, c’est un symbole à vendre ». Cette notion de vente semble s’agripper avec force à la définition de marque. Comment y remédier ? D’autant que l’art et la littérature sont définitivement et malheureusement liés à ce système commercial qui permet de créer le lien entre la création et son partage.

Si la marque se présente comme une vitrine, c’est qu’elle est un spectacle parfaitement ficelé. Elle dessine l’objet, l’élément ou la personne elle-même à l’aide de caractéristiques choisies. Ainsi décide d’un certain physique, d’un tic de langage particulier, d’un style vestimentaire défini, d’une esthétique artistique singulière… Bref toute une mise en scène spectaculaire !

Tous en scène ?

Alors est-il nécessaire de se mettre en scène pour se dessiner une image en tant qu’auteur ? Pas forcément. Travailler une marque, c’est tenter de promouvoir une idée, une pensée, de contribuer à nuancer un univers… Il faut rendre compte de l’intérieur et laisser une entrouverture à l’autre. Déterminer l’essentiel à dévoiler et déployer, afin de devenir son propre livre ouvert et laisser les autres nous feuilleter. Laissons tomber les chapeaux de Nothomb, le négligé maîtrisé de Houellebecq, le sarcasme et le pessimisme de Beigbeder ou les chemises blanches bien repassées de Marc Levy.

Nothomb, Houellebecq, Marc Levy, Beigbeder

La maîtrise et le contrôle de son image, de sa médiation et de sa médiatisation ne s’inscrivent pas obligatoirement dans l’élaboration d’un look soigné qui répond aux carcans d’un système capitaliste où la vente reste un noyau essentiel. Il est possible de trouver sa marque dans des valeurs, des symboles ou des représentations qui nous décrivent bien mieux qu’une image travaillée ! On pense ainsi à l’esthétique du local par exemple, et à la création d’une marque littéraire locale.

Puisque la marque est souvent associée à la superficialité, la marque locale ne serait-elle pas une preuve d’authenticité ? Être un écrivain local valoriserait ses sources et influences géographiques afin de s’en servir pour redessiner son portrait. Le local pourrait-il alors altérer la définition bien trop commerciale attachée à la marque ?

Tous au local !

Actuellement, trente théâtres sont occupés en France. Occupés par des techniciens, des artistes ou encore des étudiants depuis l’occupation du théâtre de l’Odéon à Paris le 4 mars. Ces actions locales se diversifient et s’adaptent même à tous les types de lieux culturels : salles de concerts, de danse… comme à l’Agora de Montpellier ou à la Paloma de Nîmes. Par la multiplication, se dessine une toile d’araignée sur tout le territoire qui défend une culture locale essentielle et une importance du local dans l’art. Il en faut partout, tout le temps et simultanément. Même sur les plus hautes scènes.

En effet, sur celle de l’Olympia, début mars, Laure Calamy, qui a remporté le César de la meilleure actrice, a invoqué l’importance des « fous, qui, au sortir de la Seconde guerre mondiale, […] ont décidé de créer la décentralisation, […] pour que l’accès à l’art ne soit pas uniquement parisien » lors de son discours. Cette référence à la décentralisation et à la délocalisation massive pointe du doigt une faiblesse toujours présente et qui se découvre d’autant plus de nos jours.

marché local

De la marque locale régionale ?

Si le local se politise, c’est qu’en 2021, il est au devant de la scène. Il devient une réflexion nécessaire pour nos quotidiens. Sans s’attarder sur cette année de confinements (qui semble s’enchaîner sur une deuxième…), on remarque aujourd’hui, bien plus qu’hier et bien plus loin que l’après-Seconde guerre mondiale, un essor du chez-soi, du local. Oui, un artiste vit sûrement  près de chez vous ! Et il a autant besoin de vous, que vous de lui, pour défendre sa rue, son village, sa montagne ou sa région. Il faut offrir une réponse légitime à ce trop-plein culturel et littéraire d’en haut, « parisien », par une abondance d’en bas, chez nous, les « provinciaux ». Le piège est de s’enfermer dans un local hermétique à une géographie étendue (toute la France, au-delà du Gard ou même de l’Occitanie).

Pourquoi se fermer au jardin de l’autre ? Nos combats sont les mêmes : les ouvrir à la culture, à la littérature et à l’art, baissons donc nos portails ! Il s’agit de constituer une délocalisation d’ensemble qui sache répondre à une hypercentralisation qu’on subit depuis toujours. Tes livres dont l’encre est la sève de ton cerisier, sont bienvenus parmi les miens qui poussent entre mes tomates. Et si le jardin s’ouvre, alors le lecteur, qui se promène le long du trottoir, s’invite et peut s’identifier au jardinier (l’auteur). Il se retrouve en l’auteur local qui partage un potager de références communes, de valeurs et d’histoires, d’un « ici » familier. Porter cette marque du local devient un avantage considérable.

Ainsi, la littérature locale se présente comme une réponse, une répartie mais aussi une retrouvaille. En utilisant le même processus de valorisation locale qu’empruntent d’autres secteurs tels que la restauration (promouvoir des légumes ou fruits du coin, des recettes de la région…), la littérature parvient elle aussi à se faire une place parmi nos campagnes…

La marque locale devient presque une anti-marque !

C’est un chemin moins radical, un peu escarpé certes, mais bien plus actuel et gratifiant. Ce choix porte en lui une alternative qui mérite d’être développée. Alors embrassons et portons fièrement cette marque à la seule condition, qu’elle soit locale !

Clémentine Botta


1 commentaire

Le livre est-il un produit ? - Agora Nombre7 éditions · 21 avril 2021 à 16 h 10 min

[…] l’auteur est une marque, le livre est son produit. Il le vend aux côtés de producteurs locaux, du poissonnier du coin, au […]

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